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Chapitre 5 - Auberge et vilénies - Partie 2

Chapitre 5 - Auberge et vilénies - Partie 2

Publié le 11 mai 2022 Mis à jour le 11 mai 2022
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Chapitre 5 - Auberge et vilénies - Partie 2

La route du Nord serpentait à perte de vue au travers des parcelles cultivées et des exploitations agricoles dans lesquelles des silhouettes accomplissaient leurs durs labeurs. Les trois voyageurs avaient laissé derrière eux la forêt et la région d’Akara depuis quelques heures déjà. Ils marchaient à un rythme soutenu, dans le silence le plus complet, les uns derrière les autres en s’étalant sur une vingtaine de mètres. L’étrange procession ainsi formée était guidée par Kirly qui imposait la cadence. Venait ensuite Karl qui tenait la longe de la mule et enfin Minaud fermait le cortège en émettant simplement quelques soupirs à intervalles régulier.

À cette allure, ils devraient normalement atteindre les Montagnes du Nord d’ici quelques jours. La veille de leur départ Sacha leur avait indiqué l’itinéraire qui, selon elle, serait le moins risqué.

Ils avaient déjà traversé un peu plus tôt le pont qui permettait de franchir la rivière gorgée de poissons sabres. Celui-ci n’était, contre toute attente, ni gardé, ni surveillé et c’est donc sans la moindre difficulté qu’ils avaient pu rejoindre la route du Nord.

Celle-ci reliait la mine de pierres volantes aux Cités Célestes Impériales sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres et ils devraient la suivre jusqu’à la frontière de l’Empire. Une fois arrivés au Relais des Douaniers, un patelin bâti à l’emplacement exacte de la frontière, la mémoire de Sacha se faisait plus incertaine. D’après elle, un sentier devait en partir et pourrait les mener jusqu’au pied de la chaîne montagneuse. Mais ils devraient avant d’arriver à destination traverser la Plaine. Sacha les avait prévenus que ce ne serait pas agréable. Toujours d’après elle, la Plaine était une vaste étendue désertique dans laquelle seuls les insectes et les charognards trouvaient subsistance. Balayée continuellement par de forts vents, la température y était toujours digne des hivers les plus rigoureux et la traverser n’était jamais une partie de plaisir, même pour les voyageurs les plus aguerris.

Pour le moment, en tout cas, tout se déroulait comme prévu. Les trois voyageurs avançaient à bonne vitesse et même la mule ne faisait pas de difficulté, ce qui était à la fois inattendu et plutôt agréable.

La journée passa ainsi, parmi le paysage monotone et lorsque le soleil se trouva bas à l’horizon, ils commencèrent à chercher un lieu où ils pourraient bivouaquer sans être trop à découvert. Kirly indiqua un petit bois, formé d’une poignée d’arbres, non loin de la route. Il s’agissait de la cachette idéale pour les dissimuler durant les heures nocturnes et ils y installèrent leur éphémère campement.

Après avoir solidement attacher la mule qui s’était mise aussitôt à brouter tranquillement, Karl et Minaud se mirent alors à rassembler quelques branches mortes pour allumer un bon feu qui les réchaufferait et permettrait de manger chaud.

—    Qu’est-ce que vous faites ? s’enquit Kirly quand elle les vit faire.

—    Ben, ça se voit pas ? répondit naïvement Minaud. On va allumer un bon feu !

—    Vous avez perdu la raison ou quoi, enfin ! Arrêtez ça immédiatement !

Les deux garçons la regardèrent interloqués.

—    Faudrait savoir ce que tu veux, s’énerva l’apprenti. Quand on fait pas de feu, tu râles. Quand on allume un feu, tu râles aussi !

—    Pour une fois, il a pas tort, le défendit Karl. Ça nous ferait du bien un peu de chaleur…

—    Et d’être attaqués pendant notre sommeil par Armanio et ses hommes, ce serait agréable aussi ? Vous ne voulez pas dessiner une flèche dans le ciel pendant que vous y êtes, pour l’aider à nous trouver ?

Karl et Minaud ne répondirent rien. Tout en maugréant, ils reposèrent leurs branches. La jeune femme n’avait pas tort, ils le savaient… mais elle n’était pas leur mère et ils n’avaient pas trop apprécié de se faire rabrouer de la sorte ! Et puis, bon sang, un bon feu, ça aurait été agréable quand même !

—    Demain, leur expliqua Kirly pendant qu’ils mangeaient, nous arriverons au relais de la frontière. Nous essayerons d’y prendre une chambre pour la nuit. Comme ça, vous ne râlerez pas, pour une fois. 

Après un dîner léger, et froid, ils s’endormirent rapidement.

Le lendemain, une fois de plus, ils repartirent de bonne heure dès les premières lueurs de l’aube. Le décor se modifiait au fur et à mesure de leur avancée. Les fermes se faisaient de plus en plus vastes et nombreuses. Les cultures bordaient maintenant la route sur des kilomètres pour aller s’étendre à perte de vue. Karl fut étonné qu’une telle superficie fût nécessaire pour nourrir les habitants de la région.

—    Il n’y a pas grand monde, dans le coin, remarqua-t-il. Qu’est-ce qu’ils font de tout ce qu’ils produisent ?

—    Ce n’est pas eux qui consomment ce qu’ils font pousser, expliqua Kirly. Tout ce que vous voyez autour de vous servira à nourrir les citoyens des Cités Célestes. Les gens que vous y voyez travailler sont très certainement des esclaves.

—    Comme ceux de la mine… comprit Karl.

La jeune femme hocha la tête. Le jeune homme essaya d’en apprendre davantage sur les règles locales.

—    Mais… ils ont fait quelque chose ? Enfin je veux dire, c’est comme une peine de prison, quelque chose comme ça ?

—    Non, pas du tout. Ils ont juste été au mauvais endroit au mauvais moment. Ils ont été capturés et vendus aux producteurs locaux.

—    C’est affreux… réussit à articuler le jeune homme en regardant les travailleurs tout autour de lui.

En milieu d’après-midi, ils furent en vue de la frontière.

Celle-ci n’était pas matérialisée par une quelconque barrière physique. Une bâtisse se trouvait là qui formait avec quelques autres chaumières de tailles plus petites, un hameau sans prétention.

Sacha les avait prévenus d’être constamment sur leur garde quand ils passeraient par là. Selon elle, le relais jouissait d’une réputation incertaine et se trouvait non loin du fortin établi par l’Empire pour surveiller les allées et venues sur la route du nord. L’endroit était donc truffé de soldats, même si à priori, ceux-là n’auraient rien à leur reprocher.

Un peu plus loin se dressait donc sans surprise le petit fort dont la sorcière leur avait parlé. Il était composé de quatre murs entourant une tour de guet un peu plus haute et d’une cour où les soldats devaient avoir leurs baraquements. Rien d’exceptionnel là non plus. Rien qui put, en tout cas, les alerter d’un éventuel danger. Ils croisèrent de temps en temps des charrettes vides qui revenaient de l’Empire tandis que d’autres, chargées jusqu’à déborder, les dépassaient lentement alors qu’ils pénétraient dans le modeste hameau.

Le relais était une sorte de vieille auberge défraichie dont les murs sales s’élevaient sur deux étages. Une pancarte, en bois vermoulu, suspendue au-dessus de la porte et qui grinçait dans les courants d’air leur confirma qu’ils étaient au bon endroit. Visiblement, l’entretien du bâtiment n’était pas la priorité du propriétaire.

Le palefrenier prit en charge la mule. C’était un jeune garçon couvert de crasse, au visage fermé. Il la guida vers la petite écurie attenante au bâtiment principal.  Trois magnifiques destriers y étaient déjà confortablement installés.

—    Vous avez vu ? fit remarquer la jeune femme en désignant les fières montures.

À ces mots, le palefrenier se retourna, son visage soudain lumineux.

—    C’est sûr qu’on n’en voit pas souvent des canassons pareils ! leur confirma-t-il.

Il était visiblement assez fier d’avoir la responsabilité de ces trois bêtes, quand bien même ce ne fut pas pour longtemps. Kirly partageait son opinion.

—    Ils sont magnifiques, oui ! Ils sont là depuis longtemps ? s’enquit-elle.

—    Leurs propriétaires sont arrivés dans la nuit. Je crois qu’ils repartent bientôt mais vous les croiserez peut-être, leur indiqua le jeune garçon. – il se pencha vers Kirly et chuchota – Et encore ! Vous n’avez pas vu leurs bardes ! Je crois qu’elles sont magiques !

—    Ah oui ?

Mais une voix en colère vint clore la conversation qui s’entamait.

—    Éric ! Je t’ai déjà dit de ne pas parler aux clients ! Bon sang ! Mais qu’est-ce que je vais faire de toi ? Je ne t’ai pas sauvé pour que tu lambines à longueur de journée !

Un homme rondouillet à la figure rougeaude et au crâne dégarni s’avançait vers eux. Le garçon recula d’un pas, visiblement effrayé.

—    Pardon maître… On regardait juste les …

—    Tais-toi ! Tu veux connaître le même sort que tes parents ? Devenir esclave dans les cultures, comme eux ?

—    Non, maître, répondit Éric d’un air piteux.

—    Alors, tu fais ce que je te dis ! Tu t’occupes de ces trois chevaux. Ces clients sont très importants ! Allez, dégage !

Karl, qui avait assisté à la scène, décida d’intervenir.

—    Monsieur, ce n’est qu’un enfant et c’est nous qui lui avons parlé ! Ce n’est pas sa faute ! Vous n’avez pas à le traiter comme ça !

—    Je traite comme je veux ma propriété ! rouspéta l’aubergiste. – il regarda les trois voyageurs et posa un regard dédaigneux sur la mule. – À qui ai-je l’honneur, je vous prie ?

—    Nous sommes trois clients auxquels vous avez interdit à ce garçon de parler, rétorqua Karl, très contrarié.

Kirly lui posa une main sur le bras en lui signifiant d’un regard de relâcher la pression.

—    Nous souhaiterions une chambre pour la nuit, poursuivit-elle.

Le propriétaire les regarda d’un drôle d’air.

—    Vous n’êtes que trois ? Vous n’attendez personne d’autre ? - ils lui firent signe que non – Venez, j’ai peut-être ce qu’il vous faut.

Tout en suivant le bonhomme rondouillet vers la porte principale, Minaud réfléchissait tout haut :

—    Il va falloir lui trouver un nom à cette mule. La mule c’est un peu impersonnel, vous ne trouvez pas ?

—    Elle n’est pas à nous cette mule, Minaud, alors contente-toi de l’appeler la mule, répondit Kirly qui lui jeta un regard noir.

Ignorant délibérément la remarque, Minaud se tourna vers Karl.

—    Tu penses quoi de Manie ? C’est joli pour une mule non ? Manie ? 

La remarque dérida un peu Karl qui esquissa un sourire pendant que Kirly faisait semblant de n’avoir rien entendu.

L’aubergiste leur montra une minuscule chambre à l’étage, dans laquelle il n’y avait qu’un petit lit.

—    Il y a largement assez de place pour vous par terre, dit Kirly en s’adressant aux deux garçons.

Ceux-ci lui rendirent un regard creux surplombant un sourire désabusé.

—    Nous la prenons !

—    Les commodités sont à l’étage. Le dîner est à prendre dans la pièce en bas. Il sera servi dans deux heures. Par contre, - il les regarda tous les trois d’un air suspicieux - ici on paye d’avance.

Ils descendirent donc tous les quatre pour procéder au paiement.

Arrivés au milieu des escaliers ils virent, devant le comptoir, trois hommes qui s’impatientaient.

—    Veuillez m’excuser ! leur dit le propriétaire. Attendez-moi là, j’arrive tout de suite.

Il les laissa là pour rejoindre au pas de course les trois clients.

Vêtus de capes sombres impeccables et brodées de fils d’argents, de bottes montantes, et d’armures légères anthracites, il ne faisait aucun doute qu’il s’agît là de militaires d’importance. Leurs uniformes et leur assurance en imposaient. De toute évidence, ils ne pouvaient être que les propriétaires des trois montures dont Éric le palefrenier était si fier.

Tout à coup, Minaud se raidit.

—    Regardez leurs capes !

—    Oui ? Et alors ? demanda Kirly.

—    Le blason… une couronne coiffée de deux cercles et d’un triangle. Ça ne vous dit rien ?

Les deux autres le regardèrent en silence.

—    C’est celui de la Maison Pénor ! s’étrangla à moitié l’apprenti. Ces cavaliers sont au service direct de l’Empereur lui-même !

L’un de ces cavaliers s’adressa au bonhomme qui les avait rejoints d’un pas raide et rapide.

—    Nous sommes pressés, aubergiste ! Nous attendons depuis cinq minutes qu’un de vos gens daigne venir.

L’homme se confondit en courbettes toutes plus basses les unes que les autres.

—    Mes excuses, messires ! bafouilla-t-il. Je… Je suis… Personne n’est venu ? Au nom de toute l’équipe du relais de la frontière, je vous prie de… Vous nous quittez déjà ?

—    Silence, gargotier ! Nous devons être aux Montagnes du Nord avant la nuit et vos simagrées nous mettent en retard ! vitupéra le deuxième cavalier. Avez-vous au moins fait préparer nos montures ?

L’hôtelier vacilla. Après avoir exécuter encore une ou deux courbettes moins assurées, il continua :

—    Messires, je vais immédiatement vérifier avec le palefrenier ! J’espère pour ce sale morveux qu’il aura fait ce qu’il faut – l’aubergiste se précipita vers la porte du relais - Éric ! Éric ! Mais où il est passé encore ce sale gosse ? Éric ! Tu as préparé les montures pour nos trois clients ? - il se retourna vers eux - Elles seront bientôt prêtes, messires. Je vais y veiller personnellement !

L’aubergiste resta une seconde, comme statufié, sous les regards inquisiteurs des trois cavaliers. Ses joues d’ordinaire rougeaudes blêmissaient de seconde en seconde.

—    Excusez-moi, je reviens tout de suite !

Il sortit précipitamment du Relais.

Karl chuchota à ses deux amis.

—    Vous avez entendu ? Ils vont vers les Montagnes du Nord ! 

Les deux autres opinèrent lorsque l’un des trois soldats se tourna subitement vers eux. Probablement avait-il entendu la réflexion de Karl.

—    Vous autres là ! Déguerpissez ou il pourrait vous en cuire !

Celui qui était le plus richement vêtu se tourna également vers eux et dit à son collègue.

—    Laisse tomber ! Regarde ce sont des gosses… des pouilleux de surcroît ! Ce doit être la première fois de leur vie qu’ils voient des gens comme nous ! dit-il en lâchant un rire satisfait. Laisse donc ces manants profiter de notre présence.

L’autre n’ajouta rien mais ne les lâchait pas du regard. Son regard en disait suffisamment long pour qu’il eût besoin d’ajouter quoi que ce fût. Devant son expression fermée et menaçante, les trois jeunes gens firent alors mine de s’intéresser à autre chose. L’aubergiste ne tarda pas à revenir, essoufflé mais souriant.

—    J’ai l’honneur de vous informer que vos montures sont prêtes, messires ! – il s’inclina bien bas, tout en tendant une main bien haut - Ça vous fera cinq pièces de cuivre messires, s’il-vous-plait.

Celui qui devait être le chef jeta des pièces brillantes au sol.

—    Garde la monnaie, gargotier. Tu te serviras de cet argent pour acheter de quoi fouetter ton lambin de palefrenier !

—    Merci infiniment pour votre générosité messeigneurs ! bafouilla l’aubergiste qui ramassait avec avidité les pièces d’or sur le parquet sale du hall.

Kirly n’avait pas perdu une miette de la scène.

—   Payer d’avance ? Mon œil ! murmura-t-elle.

Les trois cavaliers s’en furent. Un instant plus tard, on les entendit s’éloigner au grand galop.

L’aubergiste ne prêta guère attention à leur départ, tout occupé à compter la fortune dorée qu’il avait maintenant entre les mains. Son sourire radieux, qui froissait la graisse de ses joues, se dissipa lorsqu’il se rappela un détail. Il se tourna alors vers Kirly, Karl et Minaud.

—    À nous, les jeunes ! Alors pour vous, ça vous fera trois pièces de cuivres. Je vous fais une fleur, le dîner est compris.

Les jeunes ne relevèrent pas qu’en matière de geste commercial, on eut déjà vu mieux, étant donné qu’il s’agissait du tarif déjà affiché à l’entrée. En revanche, Minaud voulut éclaircir un point qui, visiblement, le taraudait :

—    Mais ! Eux, ils ont payé… commença-t-il avant que Kirly ne lui fasse ravaler le reste de sa phrase à l’aide d’un coup sec dans les côtes.

La jeune femme poursuivit, tout sourire :

—    Bien sûr, voici votre argent, gargo… messire !

Tandis qu’il lui lançait un regard suspicieux, elle déposa dans sa main les trois rondelles de cuivre. L’homme dénombra d’un regard dédaigneux les piécettes, comme s’il se fût attendu à ce que les jeunes fassent preuve des mêmes largesses que les trois cavaliers.

Dans une moue, du bout des doigts, il leur remit la clé de la chambre.

Sans se faire prier, ils remontèrent les marches et se dirigèrent vers leur minuscule appartement au luxe spartiate.

—    Pourquoi tu m’as empêché de lui dire, s’énerva Minaud. Nous, on paye d’avance et les trois autres, eux, ils ont payé après ! C’est pas juste !

—    Justement, lui chuchota Kirly. J’aimerais savoir pourquoi !

Karl demanda si l’endroit était bien sûr pour passer la nuit.

—    Nous verrons bien, lui répondit la jeune femme. Soyons quand même très prudents !

Le dîner serait servi dans un peu moins de deux heures ; temps qu’ils mirent à profit pour souffler un peu. Kirly s’était allongée sur le lit et contemplait le plafond, perdue dans ses pensées. Minaud quant à lui regardait par la petite fenêtre, visiblement concentré. Karl tournait en rond dans la petite chambre comme un fauve en cage. Il s’approcha du sorcier.

—    Qu’est-ce que tu fais ?

—    Ben… ça se voit pas ? Je regarde par la fenêtre !

—    Oui… euh… ça j’avais compris … mais tu regardes quoi ? C’est intéressant ?

—    Oui ! Très intéressant ! opina l’apprenti.

—    C’est-à-dire ? Tu regardes quoi ?

—    Ben … tu vois le puits, là-bas ?

Karl se pencha pour voir le puits, au centre de la place sur laquelle donnait la fenêtre.

—    Oui, je le vois…

—    Ben, la prochaine personne qui viendra, je lui ferai croire que le puits a croupi ! s’enthousiasma le jeune apprenti. Ha ! justement ! Regarde la bonne femme là-bas ! La cible idéale !

Il dit cela en éclatant d’un rire qui se voulait machiavélique. Karl regarda alors avec lui la femme qui puisa de l’eau avant de s’en retourner l’air tout à fait tranquille vers l’auberge. Le jeune sorcier prit un air un peu gêné.

—    J’ai peut-être besoin d’un peu d’entrainement… murmura-t-il.

Karl ne dit rien et s’éloigna de la fenêtre.

—    Je vais aller faire un tour je pense, histoire de visiter un peu le coin !

—    Sois prudent, lui conseilla distraitement Kirly qui regardait toujours le plafond avec assiduité. Ne t’approche pas trop des soldats de la frontière.

Le jeune homme opina, et ferma la porte derrière lui. Le hall de l’auberge était désert lorsqu’il le traversa. Au dehors, quelques passants vaquaient à leurs occupations sans se préoccuper le moins du monde de lui. L’endroit avait l’air somme toute assez tranquille. À première vue il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Il n’y avait même pas de patrouilles de gardes, comme on aurait pu s’y attendre. Se laissant aller là où ses pieds le porter, baguenaudant en silence, il finit par trouver un coin isolé. Il s’assit sur quelques caisses qui firent, pour l’occasion, office de banc. Il étira ses jambes et ferma les yeux un moment. Après avoir tenté de faire le vide sans vraiment y parvenir, il sortit d’une de ses poches son téléphone portable. Peut-être fonctionnerait-il à présent, peut-être enfin aurait-il plus de chance ? Mais ses espoirs furent rapidement douchés par l’obstination de l’objet à rester complétement noire. Pas le moindre petit caractère, pas la moindre étincelle de lumière n’émergeait de la surface qui lui renvoyait en reflet son regard de désespoir. Le néant. Il n’avait pas pris l’eau, n’avait reçu aucun choc et n’avait pas l’air abîmé. Ça ressemblait à une panne sèche de batterie. Étrange, car il avait plusieurs fois vérifié sa charge avant de partir, ce matin-là. Les téléphones ne devaient pas fonctionner…ici… Il ne vit que cela comme explication. De toute façon, qui aurait-il appelé ? Il était vraisemblablement le seul à posséder un tel appareil dans la région, si ce n’était dans le monde entier. Un immense sentiment de solitude l’envahit soudain.

Il soupira et finit par se résoudre à ranger le petit bout de verre et de plastique, puisqu’il ne s’agissait plus que de cela, désormais.

Il était parti de chez lui il n’y avait pas si longtemps que ça – quelques jours tout au plus - mais tant d’évènements avaient eu lieu depuis. Il resta sur le banc de fortune encore un peu, perdu dans ses pensées, puis finalement se releva. Le hameau était vraiment petit. Il en fit rapidement le tour. Au loin, on pouvait apercevoir la chaîne de montagnes, leur prochaine étape. Peut-être que celui qui habitait là-bas pourrait lui venir en aide ; mais à vrai dire, plus le temps passait, moins il avait d’espoir à ce sujet. Kirly, Minaud, Sacha, tous ces gens qu’il avait rencontrés, étaient plutôt sympas – même s’il fallait bien le dire, la fille avait quand même un caractère de cochon - mais on ne pouvait pas en dire autant de leur monde. Il était magnifique, certes. La végétation, les couleurs, les oiseaux, tout était coloré et merveilleux, mais le revers de la médaille était beaucoup moins reluisant. C’était en méditant à tout cela qu’il contemplait le panorama. Il serait bientôt l’heure du dîner et avec un peu de chance, Kirly n’aurait pas étripé Minaud pendant son absence. Avait-il bien fait de les laisser seuls ?

Soudain, une forte lumière illumina l’horizon. Sa puissance était telle que les ombres autour de lui s’allongèrent et il dut placer ses mains devant les yeux pour les protéger. L’éclair aveuglant provenait de la Plaine, vers les Montagnes du Nord. Au bout de quelques secondes, l’intensité commença à baisser quand tout à coup, un second flash, plus violent encore que le premier, l’aveugla. Il s’attendit à entendre le bruit d’une onde de choc, ou d’un tonnerre, mais aucun son ne lui parvint. Le phénomène, quoi qu’il puisse être, avait l’air silencieux, ou en tout cas pas assez bruyant pour être entendu à une telle distance.

Quelque chose d’anormal se passait là-bas et il fallait en informer les autres, immédiatement !

Il se précipita vers le relais à toutes jambes, croisant des passants qui eux aussi avaient aperçu les éclairs et s’indiquaient du doigts leur provenance. Il gravit quatre à quatre les escaliers et s’engouffra dans la chambre où ses deux amis étaient en train de se pencher à la fenêtre, en se bousculant. Il y avait un petit angle de vue sur les montagnes et chacun essayait de regarder en poussant l’autre. Un dernier éclair, encore plus puissant que les autres, illumina les maisons du petit hameau dans la clarté vespérale. Puis plus rien.

—    Qu’est-ce que c’était ? demanda Karl, estomaqué et tentant de reprendre son souffle. Vous avez vu ?

Kirly poussa une dernière fois Minaud, pour la forme, avant d’abandonner la petite lucarne.

—    Ha ! Tu es revenu ! C’est bien ! Tu as vu les lumières, toi aussi ? Je crois que les trois cavaliers sont arrivés à destination. Ils n’ont pas été reçus comme ils l’auraient voulu, j’ai l’impression.

Minaud, qui avait fini par comprendre qu’il ne se passerait plus rien d’intéressant désormais, vint les rejoindre et ouvrait de grands yeux ronds.

—    Tu penses que c’est le sorcier qui vit là-bas qui a fait ça ?

—    Ce n’est pas sûr, mais ces trois gus allaient là-bas, et là-bas, il y a un sorcier. Et faut avouer que ces lumières blanches ressemblaient beaucoup à un truc magique. Il en pense quoi notre apprenti mage ?

Elle se tourna vers Minaud.

—    Oui, reconnut-il. Ça ressemblait beaucoup à un truc magique, comme tu dis.

Karl se laissa choir sur le lit.

—    Et c’est là-bas que nous allons, nous aussi, soupira-t-il.

Les deux autres n’ajoutèrent rien.

—    C’est peut-être juste un orage ? finit par murmurer Minaud, rompant le silence qui s’était installé. Peut-être qu’on se trompe ? Je peux me tromper après tout même si je suis presque mage !

Les deux autres lui lancèrent un regard désabusé.

—    De toute façon, on ira ! trancha Kirly. Nous nous y sommes engagés, pour Akara. Et puis… après tout, ce sorcier n’apprécie peut-être pas les soldats qui se rapprochent trop près de sa maison. Personnellement, je ne lui jetterai pas la pierre pour ça.

—    Tu as sans doute raison, murmura Karl sans trop y croire.

Il luttait intérieurement pour ne pas céder au découragement.

Il fut bientôt l’heure d’aller dîner. Tentant tant bien que mal de mettre de côté les derniers évènements, ils descendirent dans la petite salle à manger. Celle-ci jouxtait l’accueil de l’auberge. Sa porte, jusqu’à présent fermée, était maintenant grande ouverte et de nombreuses tables étaient déjà occupées lorsqu’ils y pénétrèrent. De forts bruits de vaisselles maltraitées et d’hommes qui parlaient bien trop fort pour être tout à fait à jeun leur parvinrent, en même temps que des odeurs de cuisine à saisir d’effroi un nutritionniste.

Le relais, sous ses airs d’affreuse gargote, avait l’air d’être un commerce rentable.

Les conversations qui se tenaient évoquaient pour beaucoup les lueurs blanches aperçues plus tôt. Ceux qui les avaient vues, surtout, étaient nerveux. Les autres, pour la plupart, assuraient qu’il ne devait s’agir que d’un orage. Certains, un peu taquins, demandaient qu’on leur servît le même vin qu’à ceux qui y voyaient quelque chose de surnaturel.

Karl, Kirly et Minaud prirent place à une petite table dans un angle. La serveuse apporta à chacun du pain et un bol de ragoût pâteux à l’aspect peu appétissant.

—    Ils nous ont gardé le fond de la marmite ou quoi ? protesta le sorcier en contemplant le contenu de son plat.

Il regarda autour de lui les plats des tables voisines afin de vérifier ses dires. Mais la serveuse était déjà de retour.

—    Qu’est-ce qu’ils prennent à boire ceux-là ? leur lança-t-elle. Les boissons sont pas comprises dans le prix de la chambre.

—    Nous prendrons juste de l’eau, merci, répondit poliment Kirly.

—    Le puits a croupi ! On n’a que du vin. Désolée les petits ! rigola la femme d’un certain âge.

Karl et Minaud se jetèrent un coup d’œil en coin. C’était bien le premier sort que l’apprenti réussissait depuis qu’ils s’étaient rencontrés, et il a fallu que ça leur retombe dessus… évidemment !

Le sorcier implora du regard le jeune homme de ne rien dire aux deux femmes tandis que le volume sonore de la salle s’atténuait. On tendait l’oreille vers cette table à laquelle on désirait boire de l’eau.

Kirly, toujours polie, s’en étonna car elle avait vu quelqu’un y puiser de l’eau en arrivant, tout à l’heure. Elle avait dit cela sur un ton dangereusement calme et patient.

—    Il a croupi depuis, rétorqua la serveuse en serrant les mâchoires. Si vous ne me croyez pas, allez donc voir par vous-même !

—    Viens plutôt boire une bière sur mes genoux ! rigola un client de la salle, sans que l’on puisse vraiment deviner à laquelle des deux femmes il s’adressait.

Quelques autres clients rirent grassement de la remarque.

La femme toisa Kirly, d’un air renfrogné.

—     Je vais me renseigner, râla-elle en repartant.

Karl se pencha vers la jeune femme, faisant semblant de rien.

—    Ils n’ont pas l’air de trop nous apprécier ici, on dirait.

Minaud, qui avait pris la sage décision d’esquiver au maximum la conversation, était penché sur son bol. Il avait commencé à l’engloutir, faisant fi de son appréhension première. Il préférait encore faire un sort à ce ragout peu ragoutant plutôt que d’être éclaboussé par la vérité sur l’eau du puits.

—    Oui, convint la jeune femme qui n’avait pas lâché la serveuse des yeux. Restons sur nos gardes cette nuit.

Ce fut alors au tour du patron, au visage furieux et plus rouge encore qu’à l’accoutumé, de sortir de la cuisine en fulminant.

—    Qui c’est qui veut pas de ma piquette ? - il posa les yeux sur la table où les trois amis étaient installés – Ha ! C’est vous ! Oui… évidemment… j’aurais dû m’en douter. - il se tourna vers la serveuse - T’as qu’à leur servir du lait puisque c’est comme ça !

Cela fit rire toute la salle, exception faite de Karl et Kirly. Minaud, quant à lui, ne semblait faire nullement cas de ce qu’il se passait autour de lui. Toute son attention, en apparence du moins, était plongée dans le bol de ragoût.

Quand il redressa le museau, il vit le verre de lait posé devant lui et demanda le plus naïvement du monde :

—    Il n’y avait pas d’eau ?

La grosse tentative de mensonge du sorcier fit éclater Karl de rire. Kirly le regarda d’un air à la fois amusé et un peu attristé pour l’apprenti qui était vraiment ailleurs, parfois. Elle toisa le plat de l’apprenti.

—    Eh bien Minaud, je croyais qu’il ne te plaisait pas ce ragout !

—    Tout le monde peut se tromper, hein ? sourit-il de toutes ses dents et de l’air le plus innocent qu’il pût trouver.

Le repas ne leur laisserait certainement pas d’inoubliables souvenirs gustatifs, mais il eut comme indéniable qualité de changer un peu les idées des trois voyageurs. Bien qu’ayant mal débuté, il s’acheva dans une atmosphère plus apaisée et après l’incident initial, on les laissa tranquilles le reste du dîner.

Ils ne s’attardèrent cependant pas. Ils rejoignirent rapidement leur petite chambre à l’étage dont ils fermèrent la porte à double tour.

Les deux garçons installèrent leurs couchages au sol. Kirly, elle, eut droit au lit ainsi qu’elle l’avait unilatéralement décidé plus tôt. Tentant un ultime baroud d’honneur, Minaud fit néanmoins remarquer que la fille était au moins aussi dure que le plancher et qu’elle aurait aussi bien pu y dormir. Ce à quoi Karl rétorqua pour la défense de la jeune femme que c’était une question de galanterie et qu’il était tout à fait normal que Kirly eût droit au lit.

—    De quoi ? demanda l’apprenti sorcier qui était complétement étranger au concept abscond évoqué par Karl.

—    La galanterie, c’est comme… je ne sais pas, il n’y a pas un code de la sorcellerie ? Ou quelque chose comme ça ?

Les yeux du jeune apprenti étincelèrent d’un coup.

—    Oh oui ! expliqua-t-il. Le code de la sorcellerie est régi par un ensemble de règles complexes, réunies dans un ensemble de grimoires appelés Corpus.

—    Ben voilà, le coupa Karl. La galanterie, c’est une sorte de code, mais envers les femmes. Les hommes doivent être polis et avenants envers elles.

—    Mais… non j’y comprend rien à ton truc ! Pourquoi on ferait ça ? et puis Kirly… une femme ?

Kirly, après avoir jeté un regard au sorcier plus sombre qu’une nuit sans fin, se mêla à la conversation :

—    On va faire plus simple, Karl, si tu veux bien ! Minaud, tu dormiras par terre, sinon je t’étoufferai pendant ton sommeil avec le sac qui te fera office d’oreiller. C’est plus clair ?

Minaud se montra davantage sensible à cet argument. Il s’installa sur le plancher en râlant encore un peu. On put percevoir au milieu de ses marmonnements « une femme ! Pfff ! C’est la meilleure celle-là. Une furie oui ! »

—    Tu vois, continua Kirly à l’adresse de Karl. Pas besoin de longs discours. Il suffit de lui expliquer en des termes simples qu’il peut comprendre. – elle esquissa un sourire – Cependant, j’aime beaucoup ton concept de galanterie. Bonne nuit !

Elle souffla la bougie et tous les trois s’endormirent rapidement.

Dans l’obscurité silencieuse, une marche de l’escalier grinça. Dans son lit, Kirly ouvrit instantanément les yeux. Quelqu’un était en train de monter à l’étage, et ce quelqu’un essayait de ne pas faire de bruit. Cette prévenance inhabituelle pour le sommeil des clients de l’auberge n’était pas normale et alerta immédiatement la jeune femme. Tous ses sens étaient à présent en éveil. Après un court moment, un deuxième grincement finit de la convaincre que quelque chose d’anormal était en train de se passer.

Karl et Minaud, qui n’avaient évidemment rien entendu, dormaient à poings fermés au pied du lit de la jeune femme.

Le plus silencieusement possible, elle glissa de son couchage et s’approcha des deux garçons. Elle se pencha d’abord vers Karl qui se réveilla en sursaut. Elle appliqua son index sur les lèvres du jeune homme pour lui signifier de garder le silence puis lui indiqua la porte. « Quelqu’un vient » lui fit-elle comprendre en mimant avec les doigts une personne qui marchait. Le jeune homme hocha la tête et se releva sans faire le moindre bruit.

Pour Minaud, elle plaqua directement la main sur la bouche du sorcier pour l’empêcher d’émettre un son. Après s’être débattu un court instant, celui-ci les interrogea du regard pour comprendre ce qui se passait.

La petite fenêtre ne montrait à cette heure-ci qu’un noire d’encre impénétrable. Ce devait être le beau milieu de la nuit. Avec une discrétion presque féline, Kirly s’avança jusqu’à la porte de la chambre et y accola une oreille. Des chuchotements et des bruits de respiration lui parvinrent. Quelqu’un venait, elle en était certaine à présent. Peut-être même étaient-ils plusieurs, à bien écouter. Elle balaya la chambre du regard, il fallait trouver un plan, et vite !

Les pas étouffés s’arrêtèrent devant leur porte. Une clé fut insérée discrètement dans la serrure et un léger cliquetis se fit entendre quand le mécanisme libéra le pêne. La poignée commença alors à s’abaisser doucement. Très lentement, la porte s’entrebâilla. Kirly reconnut la voix de l’aubergiste qui indiquait qu’ils étaient bien trois, comme promis. La voix précisa également que si on pouvait éviter de déranger le reste de la clientèle, ce serait parfait. Une autre voix, plus grave et mauvaise, lui répondit dans un chuchotement énervé de la fermer et de déguerpir.

Deux ombres pénétrèrent en silence dans la pièce sombre, mais celle-ci semblait inoccupée.

—    Ils sont pas censés être là ? s’étonna l’un des deux.

—    Boucle-la, répondit l’autre.

La porte se referma soudain en claquant derrière eux. Un énorme coup de sac, rempli de tous les objets se trouvant dans la pièce, s’abattit sur l’un des deux intrus qui bascula sous les coups répétés de deux silhouettes visiblement furieuses. Son collègue se retourna surpris, et n’eut que le temps d’apercevoir une furie se jeter sur lui. Celle-ci lui donna un énorme coup du plat de son épée. Il s’écroula aussitôt sans connaissance.

Kirly se retourna vers Minaud.

—    Va jeter un coup d’œil pour voir s’il n’y en a pas d’autres !

Celui-ci, pour une fois, s’exécuta sans discuter et entrouvrait déjà la porte.

—    Karl, ordonna-t-elle, aide-moi à les attacher ensemble ! Je veux savoir pourquoi ils sont là.

Karl laissa tomber ce qui fut un oreiller avant d’être une arme et se mit en quête d’une corde.

Minaud reparut.

—    Y en a pas d’autres.

—    Très bien ! Occupons-nous déjà de ces deux-là alors ! On ira ensuite rendre une petite visite à ce salopard d’aubergiste.

Le premier prisonnier finit par se réveiller ; le verre d’eau glacée que Karl lui versait lentement sur le crâne y était certainement pour quelque chose. L’homme loucha instantanément sur la lame aiguisée comme un rasoir, qui se promenait sous son nez. Il tenta aussitôt de se lever mais les solides liens qui le maintenaient furent les plus forts.

Une jeune femme à l’air mécontent se tenait de l’autre côté de l’arme qui le menaçait.

—    Qui êtes-vous ? demanda-t-elle sur un ton mêlant habilement froideur et menace.

—    Je suis le lieutenant Chopine, servant dans la garde de la Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse. Je n’ai rien d’autre à te dire.

Kirly roula des yeux.

—    Tu me diras ce que je voudrais savoir, dit-elle sur un ton très menaçant. Qu’est-ce que vous faites là, c’est Armanio qui vous envoie ?

Le soldat se mura dans le silence. Jouant parfaitement la partition prévue, la jeune femme se tourna vers Minaud.

—    Amène la bougie, que je vois mieux notre visiteur !

Sans attendre, Minaud lui apporta le bougeoir en prenant l’air le plus sérieux et grave qu’il put. Kirly commença à passer la lame au-dessus des flammes. Les yeux du soldat suivaient attentivement les mouvements de la pointe d’acier qui faisait des va-et-vient jusqu’à devenir brulante.

—    Ce qu’il faut savoir, quand on interroge un prisonnier, commença Kirly en s’adressant à Karl, c’est comment faire extrêmement mal mais sans tuer tout de suite…

Le jeune homme montrait un vif intérêt pour la leçon dispensée. Il demanda à voir pendant combien de temps elle y parviendrait.

—    Tu vois, je passe la lame à la flamme… comme ça… Ainsi, même si je tranche quelque chose, ça cautérise la plaie immédiatement. En faisant ça, il ne se videra pas de son sang comme un cochon !

Elle désigna le lieutenant Chopine de la pointe de son couteau.

—    Et puis ça doit aussi faire extrêmement mal, aussi ! eut l’air de se réjouir Karl.

—    Ah oui ! C’est une douleur insupportable ! Ceux qui survivent deviennent en général complétement fous.

Le soldat regardait la lame avec de grands yeux ronds.

—    Ils sont mabouls ces gosses ! murmura-t-il.

Kirly continua son exposé.

—    Je te propose de commencer par les orteils. Il aura beaucoup plus de mal à marcher avec quelques-uns en moins.

Karl opina. Minaud demanda, visiblement intéressé, lui aussi :

—    Pourquoi pas les doigts ?

Karl commença à déchausser le soldat.

—    Oh là ! Ça sent pas bon ! se moqua-t-il.

—    Ça va sentir le cochon grillé dans pas longtemps tu vas voir, répondit Kirly avec un rictus sadique.

—    Pourquoi pas les doigts ? réitéra l’apprenti sorcier.

Le soldat les regardait, incrédule.

—    Voilà ! continua la jeune femme. On va commencer par le plus petit … et on les fera tous un par un, jusqu’à ce qu’il parle.

Le lieutenant Chopine prit un air paniqué et suait abondamment. Il essaya de s’agiter mais il était solidement ficelé.

—    Ha ! J’allais oublier ! continua Kirly, comme si elle se rappelait un détail important. L’aubergiste a dit de ne pas déranger les clients.

Karl commença alors à bâillonner le soldat désormais terrifié.

—    Ils sont fous ceux-là ! Je suis pas payé pour ça moi ! C’est bon, céda-t-il, qu’est ce vous voulez savoir ?

Kirly prit un air déçu.

—    Juste quand ça devenait intéressant…

—    Moi je voudrais bien savoir pourquoi pas les doigts d’abord, intervint Minaud.

Kirly lui jeta un regard plus noir que la nuit. L’apprenti sorcier se tut instantanément.

—    Moi j’ai pas envie de savoir, ajouta le soldat en secouant la tête.

—    Toi, on t’a pas demandé ton avis ! le reprit Karl qui se prêtait au jeu.

—    Alors, dit la jeune fille en se penchant tout près du prisonnier, pourquoi es-tu là ?

—    C’est le Sénéchal qui nous a envoyés. Il a pas apprécié que vous humiliiez trois de ses soldats à la mine. Alors il nous a demandé de vous chercher. On a remonté votre piste jusqu’ici. Quand l’aubergiste a entendu dire qu’on était dans le coin, il est venu nous trouver. Il savait qu’on cherchait trois gamins et justement, lui cherchait un chasseur d’esclaves, car il en avait trois beaux sous le coude.

Il garda un moment le silence.

—    Voilà, conclut-il.

Les trois autres se regardèrent sans rien dire.

—    Bien, dit Kirly au bout d’un moment. - le jour commençait à poindre à l’extérieur. Elle se tourna vers les deux autres - Et si nous allions rendre une petite visite à notre ami l’aubergiste ?

Karl et Minaud étaient d’accord.

—    Il nous manquait plus que ça, commença à se lamenter l’apprenti. On y arrivera un jour, à ces montagnes voir ce foutu sorcier ?

À ces mots, le lieutenant Chopine esquissa un sourire.

—    Vous voulez aller voir le Grand Mage ? dit-il sur un ton moqueur. Il aurait mieux valu pour vous qu’on vous attrape en fait !

Et il se mit à glousser doucement.

—    Le Grand Mage ? Qui c’est ? demanda Karl à ses deux amis.

—    Il a disparu depuis des années, répondit Kirly en haussant les épaules. Je crois que notre prisonnier est un petit coquin.

Le regard que la jeune femme lança au lieutenant Chopine était lourd de la menace silencieuse qu’il était toujours temps de le séparer d’un orteil ou deux. Le prisonnier déglutit péniblement et préféra finalement se murer dans le silence.

—    Le Grand Mage, murmura pensivement Minaud. Les quelques fois où j’en ai entendu parler, on le disait mort ou qu’il avait perdu la raison.

—    Il était fort ? demanda Karl.

—    Oh oui, très puissant ! confirma l’apprenti sorcier, les yeux brillants d’admiration. C’était un Omni-mage, il maîtrisait tous les types de magie ! C’était le sorcier le plus puissant du monde !

Karl réfléchit un moment.

—    Ça pourrait se tenir, du coup, conclut-il. Là-bas, il y a un sorcier très puissant qui, a priori, n’a rien à y faire. Et d’un autre côté on a un mage très fort qui a disparu. Il se tourna vers le lieutenant. Comment savez-vous qu’il s’agit bien du Grand Mage ?

Le lieutenant haussa les épaules.

—    C’est ce qu’il se dit. J’en sais pas plus moi.

—    Bon. On en a assez entendu ! Grand Mage ou pas, on ira là-bas, conclut Kirly.

Les deux garçons acquiescèrent. Elle bâillonna le lieutenant ainsi que son collègue, quand bien même celui-ci ne fût pas encore réveillé.

—    Allons voir l’aubergiste, et foutons le camp d’ici !

Ils remballèrent leurs affaires sous le regard médusé du lieutenant et sortirent. Le canari de Minaud, toujours juché dans le bâton-cage, n’avait rien suivi des évènements de la nuit mouvementée. Il se réveilla lorsque l’apprenti sorcier s’empara de son bâton. Le volatile sifflota quand il aperçut les deux gardes attachés l’un à l’autre au milieu de la petite chambre.

—    Eh oui, lui dit Minaud tout bas, y en a qui bossent !

L’oiseau se renfrogna et lui tourna le dos.

Les appartements du propriétaire des lieux se trouvaient au rez-de-chaussée. On y accédait par une porte située au fond de la salle à manger. Il s’avéra que l’aubergiste, probablement ensommeillé lors de ses activités nocturnes, n’avait pas pris soin de la verrouiller. Il ne pouvait pas encore le savoir, bien entendu, mais ce manquement à la plus élémentaire prudence s’apprêtait à se rappeler douloureusement à lui.

Les trois compagnons s’immiscèrent chez lui à pas de loup. De forts ronflements provenaient du fond du couloir. Kirly sortit de sa cape un poignard énorme qui aurait pu servir à découper un ours. Ils pénétrèrent dans le salon. Une fois installés, la jeune femme fit signe à Karl qu’il pouvait commencer. Celui-ci s’empara alors de la vaisselle rangée dans un énorme buffet et la fit tomber dans un grand fracas.

—    Oups ! Quel maladroit je fais ! se réjouit le jeune homme.

—    Tu pourrais faire attention ! fit Kirly qui, visiblement, s’amusait aussi.

Les conséquences du vacarme ne se firent pas attendre. Une grande agitation provint aussitôt de la chambre voisine. Une porte s’ouvrit à la volée, et des pas se précipitèrent dans le couloir. L’aubergiste s’engouffra dans le salon. Son visage se décomposa lorsqu’il se trouva nez à nez avec les trois jeunes gens.

—    J’espère qu’on n’a pas dérangé la clientèle ! lui lança Kirly sur un ton franchement désagréable.

Le tavernier pâlit encore davantage. Il se mit à bafouiller :

—    Ha ! Euh … C’est vous ! Je ne pensais pas que vous partiriez de si bonne heure…

—    Ce n’était pas notre intention ! Mais on a été un peu dérangés pendant notre sommeil. Le service d’étage laisse un peu à désirer, intervint Karl.

Le bonhomme rondouillard regarda successivement les trois visages menaçants et fit un pas en arrière.

—    Vous ferez le ménage hein ? On a laissé deux ordures là-haut. Ça fait un peu désordre.

—    Je suis désolé que vous ayez passé une mauvaise nuit les enfants, baragouina l’homme qui recula encore.

—    Bien ! Ça suffit !  fit Kirly en se levant.

En trois pas, elle fut devant l’aubergiste et attrapa ce dernier par le col. La forte corpulence de ce dernier n’empêcha pas la jeune femme de le soulever de terre.

—    Écoute-moi bien maintenant, lui dit-elle à l’oreille, le soldat nous a tout dit. Mes amis et moi, on n’est pas contents. Alors tu vas commencer par nous rendre notre argent, et tu vas faire préparer notre mule ! Si jamais tu joues au mariole, on brûle ta baraque avec toi dedans. Est-ce que j’ai été claire ?

L’homme hocha frénétiquement la tête.

Karl et Minaud la regardaient faire en souriant ; voir pareille immondice se faire humilier de la sorte était un plaisir qu’ils n’auraient manqué pour rien au monde.

—    Et si jamais j’entends dire que tu as refait ce coup-là à quelqu’un d’autre, on reviendra et on te jettera en petits morceaux à tes cochons !

Elle reposa l’aubergiste. Celui-ci était aussi blanc qu’un linge.

—    Ha !

Toutes les têtes se tournèrent vers Minaud qui s’était exclamé.

—    … Et tu diras à ta grosse serveuse que son lait était même pas bon !

Ignorant la remarque du garçon, Kirly hurla tout d’un coup à l’aubergiste qui sursauta :

—    Allez ! Fiche le camp !

L’homme disparut sans demander son reste.

 

—    Moi je ne l’ai pas trouvé mauvais son lait, dit Karl à Minaud alors qu’ils faisaient route vers les Montagnes du Nord.

Minaud le regarda de l’air de dire qu’il n’y connaissait rien du tout en lait.

Tous trois s’éloignaient de la frontière, d’un pas tranquille.

L’aubergiste n’avait pas fait plus de problèmes. Il leur avait rendu leur argent et Manie, la mule, fut prête rapidement. Éric Le palefrenier, visiblement ravi que son patron ait été remis à sa place par trois gosses guère plus âgés que lui, affichait un sourire radieux lorsqu’il la leur rendit. Sourire qui s’élargit davantage lorsque Karl lui donna les trois pièces de cuivre qui devaient, à l’origine, servir à payer leur nuit. Sourire qu’il avait encore quand il leur dit au revoir.

—    Revenez nous voir quand vous voulez ! leur cria-t-il de loin avant de tourner les talons et de retourner à son écurie.

Sa journée serait bonne.

 

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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