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Chapitre 5 - Auberge et vilénies - Partie 1

Chapitre 5 - Auberge et vilénies - Partie 1

Publié le 29 avr. 2022 Mis à jour le 29 avr. 2022
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Chapitre 5 - Auberge et vilénies - Partie 1

Derrière les hautes murailles de la forteresse de la Cité Céleste Protectrice et Puissante, le conseil des Éminences, qui avait pris un retard considérable suite aux évènements de la matinée, prenait fin. De nombreux conseillers, grands gardiens, mages et sénéchaux restèrent cependant longtemps dans les couloirs attenants à la grande salle pour continuer de se consulter et de discourir. Un certain nombre d’entre eux s’étaient rejoints, par petits groupes, dans un vaste patio, bordé de coursives abritées. De fines colonnades de marbres soutenaient les édifices que des plantes grimpantes recouvraient par endroit. Une fontaine occupait le centre du petit jardin et venait alimenter en eau un bassin dans lequel des poissons nageaient paresseusement. Ce décor calme et apaisant contrastait avec le reste de la forteresse mais aussi avec les discussions qui s’y faisaient animées.

Se tenant près du point d’eau, quelques éminences s’entretenaient sur le déroulé de la journée.

—    Le retour du Grand Mage est un réel problème, dit un homme qui arborait la toge blanche des Hauts Conseillers.

—    Que peut-il faire contre l’Armée Céleste ? Il sera réduit à l’état de mauvais souvenir en un rien de temps ! vociféra un autre dont la brigandine pourpre était le signe d’un capitaine de la garde prétorienne.

—    Qu'en savez-vous ? Personne n’a déclaré l’état de guerre, ni même l’instauration de la loi martiale, que je sache ! Je trouve pour ma part les mesures prises par l’administration de Sa Majesté un peu légères ! pesta un troisième.

—    Sa Majesté l’Empereur fera ce qu’il faut en temps voulu, j’en suis convaincu, trancha un autre dont la capuche dissimulait le visage et qui écoutait en silence depuis le début.

Les trois premiers firent la moue.

—    Décréter la loi martiale ou un état de guerre ne se fait pas si facilement ! Je pense qu’envoyer un groupe d’assassins bien entraînés pourrait résoudre le problème beaucoup plus rapidement. Si on choisit les meilleurs, ils en viendront à bout. J’en suis convaincu, affirma le militaire. Les légions Ténèbres ne sont-elles pas là pour ça ?

—    Et, vous prendriez le commandement d’un tel groupe, Capitaine ? défia l’homme encapuchonné.

Un sourire mauvais se dessinait aux commissures de ses lèvres. Visiblement, l’homme se délectait de mettre en difficulté le militaire.

Le gradé eut un mouvement de recul.

—    Ce n’était qu’une idée… une suggestion, rien de plus ! bafouilla-t-il.

—    Je sais… je sais… mais c’est une idée intéressante cependant ! Je la proposerai à Sa Majesté, comptez sur moi.

—    Je vous remercie Votre Éminence, s’inclina bien bas le capitaine, tentant de masquer le tremblement nerveux de ses mains.

Un peu plus loin, abrité sous une coursive, un autre conciliabule avait lieu. Deux individus s’entretenaient discrètement, à l’écart de leurs confrères. Ils se turent un instant lorsqu’un troisième homme, arborant l’un de ces larges et ostentatoires couvre-chefs propres aux mages, s’approcha d’eux. Cependant, la méfiance du premier instant s’éclipsa bien vite pour laisser place à l’enthousiasme.

—    Baltazar ! se réjouirent-ils dès qu’ils l’eurent reconnu. Ainsi donc, la rumeur disait vrai ! Tu es vivant !

—    Les nouvelles vont vites, à ce que je vois, sourit le sorcier. Oui, j’étais absent au moment où la Cité a été détruite. J’ai eu… de la chance, semblerait-il.

—    Parbleu, certainement ! se réjouit Akiri. Ta disparition aurait été une grande perte !

—    Ha ! Que tu es flatteur, Sénéchal ! J’aime à penser qu’une partie au moins de ta joie est réelle.

Le commandant des Légions Ténèbres afficha un indéchiffrable sourire.

—    Va savoir ! s’amusa ce dernier.

Baltazar planta son regard dans celui du militaire. Akiri soutint sans ciller le duel psychologique. Une seconde s’écoula dans un silence pesant. Le sorcier finit par continuer :

—    Mais assez parler de moi ! Je viens d’arriver ici et j’ai cru comprendre que des évènements intéressants ont eu lieu ce matin qui…

—    Il est revenu… se désola le troisième homme tout de blanc vêtu.

—    Qui donc est revenu, Mermiès ? demanda le sorcier.

Le calme de Baltazar contrastait avec la nervosité du conseiller.

—    Tu sais bien ! Ce vieux fou de Grand Mage ! Il a fait une apparition plus que remarquée lors de la session matinale.

Cette information plongea Baltazar dans un abîme de réflexions.

—    Ça devait finir par arriver, conclut-il au terme du cheminement de ses pensées. Ce n’est pas une bonne nouvelle. Il veut certainement se venger. C’est même étonnant qu’il ait attendu si longtemps. Est-on absolument certain qu’il s’agit bien de lui ?

Mermiès opina.

—    C’est ce qu’il a déclaré, devant l’assemblée des Éminences au grand complet ! Juste avant de grièvement blesser Eck et d’envoyer Palonto au tapis !

Baltazar laissa échapper un ricanement.

—    Vaincre Palonto n’est pas un argument très convaincant ! N’importe quel Mage un tant soit peu compétent peut réussir cet… exploit !

Les deux autres partagèrent l’amusement du sorcier avant que celui-ci ne reprît :

—    Mais soit. Admettons qu’il s’agisse bien de lui. A-t-il dit quelque chose ?

—    Toujours la même rengaine qu’il y a dix ans, l’Empire est vérolé par l’Ordre, et caetera.

—    Allons, allons ! intervint Akiri. Ce Grand Mage n’a pas l’air si terrifiant ! Il m’a bien amusé, moi, en tout cas. Sans sa présence, cette réunion aurait été d’un ennui mortel ! N’est-ce pas Mermiès ?

—    Certes, reconnut ce dernier. Cependant s’il parle…

—    Qu’il parle ? Ho ! Il ne parlera pas, sois en sûr. Je le connais bien, comme tu sais. Il n’est pas du genre à palabrer, plutôt à agir de manière impulsive et violente, le coupa Baltazar.

—    Il a quasiment avoué avoir détruit ta Cité devant toute l’assemblée ! opina Akiri dans un sourire. J’étais aux côtés de son frère à ce moment-là d’ailleurs, vous savez, le Haut Conseiller Ebenezer… Il tirait une de ces têtes ! Vous auriez dû voir ça !

—    Avant de se poser mille questions, est-on au moins sûr que c’est bien lui le responsable de tout ça ? Il pourrait très bien se l’attribuer par opportunisme ? temporisa le haut fonctionnaire Mermiès.

Baltazar lui lança un regard dédaigneux, comme si Mermiès faisait preuve d’une naïveté irritante.

—    Et qui d’autre, selon toi ? Les dragons n'apparaissent pas comme ça ! Il faut les convoquer avec un flux magique d’une rare intensité, affirma le sorcier. Nous ne sommes pas nombreux à pouvoir se targuer de ce genre d’exploit.

—    Si tu as raison, Baltazar, comment peut-on faire ?

Le mage n’eut pas le temps de répondre, car le Sénéchal Akiri prit la parole.

—    On a qu’à aller le débusquer ce Grand Mage. Si vraiment il est revenu pour en découdre, autant attaquer les premiers ! s’exclama-t-il.

—    Et donc, que proposes-tu ? demandèrent les autres, d’un air volontairement détaché.

—    J’ai entendu d’autres Éminences, là-bas, parler d’envoyer un groupe d’hommes aguerris. - il désigna vaguement l’un des groupes près de la fontaine – J’ai quelques bons éléments parmi mes Légions Ténèbres qui seraient tout indiqués pour ce genre de travail.

—    Oui, tu as raison ! On ne peut pas confier cette mission à ces idiots, concéda le mage, en secouant la tête.

—    Tout à fait ! On va y aller, mes hommes et moi ! On traquera le Grand Mage jusque dans son terrier. On le trouvera et on le détruira ! s’enorgueillit-il. Maintenant, mes frères, si vous voulez bien m’excuser, je dois aller convaincre ces mollassons que c’est la seule solution. – il leur adressa un clin d’œil – Ça ne devrait pas être bien difficile.

Les autres le saluèrent alors d’un signe de main complexe, signe distinctif de leur Ordre.

Le commandant s’en alla alors rejoindre l’autre groupe d’une démarche assurée tout en arborant un sourire satisfait. Il s’inséra parmi ses pairs, donnant des tapes qui se voulaient amicales, serrant de nombreuses mains et s’inclinant respectueusement, parfois.

—    Alors, mes amis ! Que faisons-nous pour ce Grand Mage de malheur ?

Il avait désormais revêtu son costume de politicien chevronné, de charmeur de serpents.

Une fois qu’il se fut éloigné, les deux autres reprirent leur conversation en le regardant faire tout en souriant à demi.

—    Si ce plan échoue… et il échouera, reprit le mage, il faudra passer aux choses sérieuses. Laissons Akiri s’amuser avec ses Légions. Nous savons tous les deux qu’il court à sa perte. Mais enfin… avec un peu de chance, ses spadassins réussiront à affaiblir le vieux, va savoir !

Memiès acquiesça.

—    Tu as raison, Baltazar, une fois de plus ! Et toi, as-tu un plan ?

—    L’Armée Céleste se cassera les dents contre le Grand Mage. Je le connais, c’est un idiot et un entêté. Un idéaliste – il avait prononcé ce dernier mot avec un profond dégoût - Il n’a jamais accepté nos propositions d’alliance. Mais on doit bien lui reconnaître une chose, son pouvoir est grand ! C’est l’un des rares Omni-Mages de l’Empire. Il ne se laissera pas abattre comme ça, par le premier venu. Il déchaînera un déluge de feux et d’ombres sur ceux qui l’attaqueront frontalement !

—    À quoi penses-tu ?

—    Ce qu’on ne peut avoir par la force, on peut parfois l’obtenir par la ruse ! - le sorcier caressa sa petite barbe pointue - Voyons comment Akiri s’en sortira. On avisera ensuite. En attendant, rien ne nous empêche de nous renseigner un peu. Peut-être que l’un de ses anciens amis, ou son frère, pourrait nous être utiles. Tu devrais aller le voir, Ebenezer c’est bien ça ? Histoire de discuter un peu. Après tout, vous êtes Hauts Conseillers tous les deux. Cela paraît normal que tu soutiennes un de tes si honorables collègues dans l’épreuve qu’il traverse.

Mermiès acquiesça dans un sourire.

—    C’est une bonne idée, concéda-t-il. Mais soyons discrets ! Le Grand Maître n’apprécierait pas un esclandre.

—    Je te fais confiance, mon ami ! Au fait, en parlant d’ami, a-t-on des nouvelles de ce cher Armanio ?

À l’évocation de ce nom, le Haut Conseiller lâcha un profond soupire.

—    Aucune… j’imagine qu’il a péri dans l’attaque.

—    Il faut que nous en soyons sûrs ! Imaginer ne veut rien dire. Il nous faut des faits. Armanio est un bon élément mais on ne peut pas dire qu’il soit la finesse incarnée. S’il est encore de ce monde, on doit l’avoir à l’œil ! Et s’il nous cause trop de soucis, nous le ferons taire.

Mermiès se tourna vers le sorcier, l’air soucieux.

—    Ne devrait-on pas demander au Grand-Maître…

Baltazar toisa le Haut Conseiller avec froideur.

—    Nul besoin d’ennuyer le Maître avec de tels détails ! Ah oui j’allais oublier ! Essaye aussi de savoir ce que sont devenus ses … jouets. Il ne faudrait pas qu’ils tombent entre de mauvaises mains… enfin… autres que les nôtres, j’entends !

—    Bien Baltazar. Oui, tu as raison, laissons le Maître en dehors de ça. Le vieux n’a pas besoin de tout savoir, pas vrai ? sourit Mermiès.

Baltazar leva un sourcil devant cet inhabituel, et dangereux, manque de respect.

Le Haut Conseiller se racla la gorge avant de poursuivre.

—    Et ton protégé ? Minaud ? Tu sais ce qu’il est devenu ?

—    J’imagine qu’il a dû disparaître avec le reste de la Cité, répondit Baltazar d’une voix soudain lointaine.

L’autre obliqua un regard torve, un léger sourire pinçait ses lèvres.

—    Tu imagines ? Tu n’es pas sûr ?

Le regard du sorcier se perdit un instant au loin.

—    Il est encore trop tôt pour en avoir la certitude. Cependant, je vois mal comment il aurait pu en réchapper.

—    J’imagine que tu as pris toutes les dispositions nécessaires pour en être persuadé, n’est-ce pas ?

Baltazar éluda la question.

—    Minaud est inoffensif. Il ne nous causera aucun ennui. S’il est encore en vie, je finirais par le savoir.

—    Nous connaissons tous l’intérêt que tu portes à ton apprenti. Tu avais fondé de grands espoirs le concernant. Il serait dommage que ton jugement en soit altéré, fit remarquer Mermiès dont le ton bienveillant masquait à peine la menace sous-jacente.

Baltazar ignora délibérément la provocation.

—    Si Minaud est encore en vie, ce qui me semble peu vraisemblable, je le retrouverai.

—    Bien, Baltazar, je te fais confiance, tu le sais. Tu feras ce qu’il faut.

La confiance n’était pas franchement un trait partagé par les membres de l’Ordre. Le sorcier ne releva pas ce qui lui apparut presque comme une insulte.

Un lourd silence s’immisça entre eux. Akiri, un peu plus loin, était toujours occupé à sa roue politicienne. Ils assistèrent un moment à ses manœuvres. Le Commandant les Légions Ténèbres tour à tour éclatait d’un rire sonore, chuchotait quelque chose à l’oreille attentive d’un voisin, lâchait un bon mot provoquant l’hilarité générale et, pour finir, s’imposait avec grâce comme le seul capable de résoudre l’épineux problème du Grand Mage.

—    Au fait…

—    Oui, Mermiès ? répondit distraitement le sorcier.

—    As-tu eu le temps de penser à ma proposition ?

Baltazar fit mine de réfléchir.

—    Quelle proposition ? Je te pris de m’excuser, je ne m’en rappelle pas. Le voyage jusqu’ici a été éreintant, tu comprends…

—    Ah… Hum ! Tu ne t’en souviens pas ? Bien… - il hésita tout en se raclant la gorge – ce n’était pas important de toute façon… Oublie ça ! Nous en reparlerons.

Laissant là leur conversation, ils disparurent dans la foule des conseillers, chacun de son côté. Baltazar, tout en s’éloignant, affichait un sourire cruel. Il se souvenait parfaitement de la proposition que lui avait faite le Haut Conseiller. Il la gardait simplement sous le coude pour plus tard. Quoi de plus agréable que de pouvoir nuire ? Mermiès était vraiment un idiot.

Le lendemain, ils eurent droit à un copieux petit-déjeuner au cours duquel Sacha remplit littéralement la table de diverses confitures, de lait frais, d’œufs au plat et d’énormes miches de pain.

—    Ils sont de ce matin ! annonça fièrement la sorcière en désignant les œufs. Régalez-vous, mes p’tits !

—    C’est délicieux ! constata Karl qui s’était de son côté attaqué sans pitié à un des pots de confiture dont il avait recouvert une énorme tartine. Mais, je ne reconnais pas le goût. Qu’est-ce que c’est ? Ça ressemble un peu à …

Minaud était en train de donner des miettes de pain à son canari. Le volatile acceptait l’offrande d’un regard hautain. L’apprenti mage faillit s’étouffer devant la question de Karl.

—    Mais enfin ! C’est de la confiture de Kabaya ! Tout le monde connait la confiture de Kabaya ! T’en as jamais mangé ?

—    Ben… ça ressemble un peu à de la fraise, mais non, je ne connais pas, reconnut Karl.

—    À de la fraise ? Je ne connais pas ça… C’est bon ? Surement moins que le Kabaya, en tout cas !

La remarque de Minaud fit sourire tout le monde.

—    Je suis contente qu’elle vous plaise en tout cas, ma confiture ! se réjouit la guérisseuse.

Une fois le repas terminé, les trois jeunes gens, sous l’impulsion de Sacha, l’accompagnèrent vers la Demeure du Sage. De demeure, en vérité elle n’en avait que le nom ; il ne s’agissait, tout au plus, que d’une chaumière aux allures plus que modestes, trônant au centre des autres habitations. Seule cette place de choix indiquait l’importance de celui qui y vivait. Il fallait pour y accéder, passer au milieu d’un petit potager, contourner des clapiers à lapins et affronter les regards inquisiteurs de tout un poulailler.

Par chance, le sage était chez lui. C’est même lui qui leur ouvrit la porte quand ils s’y présentèrent. Il salua Sacha comme une vieille amie, Kirly comme une respectable connaissance, et ne porta pas la moindre attention aux deux autres.

Cela eut le don de vexer Minaud qui, quand même, était coiffé d’un chapeau de Mage. Son statut ne pouvait donc être ignoré.

C’était un homme de petite taille dont la peau parcheminée trahissait un grand âge. Son regard d’un bleu presque blanc pétillait cependant d’intelligence et la vieillesse de toute évidence n’avait aucune prise sur ses capacités intellectuelles.

—    Tu tombes bien, Sacha ! Je voulais justement te voir au sujet du traitement que tu m’as prescrit la dernière fois… je n’en ai presque plus !

—    Déjà ? s’étonna la guérisseuse. Je t’en avais pourtant préparé assez pour tenir au moins un an !

Le vieil homme prit un air un peu honteux, comme celui que peut prendre un enfant pris en faute.

—    Ben, c’est-à-dire que… c’est délicieux…

Sacha prit un air contrarié. Elle fit mine de gronder un peu le vieil homme :

—    Oh ! Mais il faut respecter les quantités, enfin ! Bon… bon … on en reparlera si tu veux bien ! On est venus te voir pour une affaire urgente, en fait.

À l’expression de la sorcière, il ne faisait guère de doute que les raisons de sa présence ici étaient sérieuses. Le sage hocha la tête et les invita à entrer. Tous prirent place dans la pièce à vivre. Le seul mobilier qui s’y trouvait étaient composé en tout et pour tout d’une table à manger accompagnée de deux chaises contre un mur. Le reste de l’espace était occupé, en son centre, d’un âtre ouvert. Des bûches finissaient de s’y consumer dans un léger crépitement. Une dizaine de coussins étaient répartis autour du foyer, à même le sol. L’endroit, de toute évidence, faisait également office de salle de réunion du village quand le besoin se présentait. Le vieil homme se tourna vers la jeune femme.

—    Ha ! Et j’avais complétement oublié ! Merci beaucoup Kirly pour les peaux que tu nous as vendues ! Micha était ravie ! Elle nous a cousus des vêtements très confortables avec.

Tous les regards se tournèrent vers la fille qui, un peu gênée, remercia le sage.

Sacha prit alors la parole et rapporta au vieil homme ce dont les trois jeunes gens l’avaient informée.

—    Ainsi, Armanio et des gardes célestes traînent dans les bois, résuma-t-il une fois que la sorcière eût terminé.

—    Oui vieil homme sage, c’est ce que disent les petits.

—    On sait combien d’hommes cela fait en tout ?

—    D'après Kirly, une compagnie à peu près, soupira la guérisseuse.

—    Une centaine de soldats ! C’est quasiment plus que toute la population du village !

Naturellement, le vieil homme n’était pas ravi par la nouvelle.

—    Je sais, vieil homme sage, répondit Sacha.

—    Que pouvons-nous faire ? - le Sage semblait abattu - La situation est encore pire que lorsque nous avions la Cité Céleste au-dessus de nos têtes ! Sans être bon, au moins le roi Igor était un souverain raisonnable. Armanio tout seul, c’est un grand malheur !

—    Ils sont encore loin, intervint Kirly pour essayer de le rassurer. Et ils ne semblent pas spécialement pressés de venir jusqu’ici.

—    La petite a raison, ajouta Sacha. - elle fit une pause pour réfléchir - Je pense qu’ils vont d’abord s’en prendre aux fermes isolées. Peut-être devriez-vous faire prévenir ces gens pour qu’ils se mettent à l'abri ?

Le vieil homme opina.

—    Tu as raison, je vais immédiatement envoyer notre meilleur cavalier pour les mettre au courant. J’espère qu’il n’est pas déjà trop tard !

—    Peut-être devriez-vous également convoquer le Conseil ?

Le vieillard grimaça.

—    Ces vieux grincheux ? Tu sais aussi bien que moi qu’il n’en sortira rien.

Sacha acquiesça. Elle connaissait aussi bien que le sage les membres du conseil. Pour ainsi dire, elle en faisait également partie. À ce titre, elle ne pouvait que reconnaître la justesse des propos du vieil homme.

—    Que peut-on faire d’autre ?

Karl leva timidement un doigt pour prendre la parole, comme s’il se trouvait dans une salle de classe. Cependant, par un heureux hasard, il s’avéra que cela fût également l’usage lors des entrevus avec le Sage. La sorcière avait rapidement expliqué les us aux trois jeunes gens afin de ne pas heurter la sensibilité du vieil homme. Pour ce dernier, avait averti la vieille femme, les traditions étaient d’une grande importance.

—    Oui mon enfant ?

—    Peut-être que le mage dont a parlé Sacha pourrait nous aider ?

Le chef du village se tourna vers la guérisseuse.

—    De quel mage parle ce jeune homme ?

—    J’ai senti une puissance magique provenant des Montagnes du Nord, expliqua Sacha. Elle est l’œuvre d’un mage exceptionnellement puissant et j’ai conseillé aux gamins d’aller le voir pour résoudre le problème de Karl qui se serait apparemment… perdu.

—    Je n’ai jamais entendu parler d’un mage qui aide les simples gens comme nous, se lamenta le vieil homme. Celui-là ne nous aidera pas plus qu’un autre, et certainement pas les gamins.

—    Laissez-nous essayer ! s’exclamèrent Kirly, Minaud, et Karl d’une seule voix.

—    Vous pouvez essayer mes petits. Qui ne tente rien n’a rien… conclut le vieil homme sans grande conviction. Je vais également ordonner qu’on dresse une barricade et des pièges autour du village pour retarder l’arrivée de cette crapule d’Armanio.

—    Et vous allez convoquer le Conseil, ajouta Sacha, qui pouvait se montrer têtue, visiblement.

—    Oui… oui, d’accord. Je vais voir avec les grincheux ! céda en maugréant le vieil homme.

Il se tourna vers les trois enfants.

—    En attendant mes petits, il faut vous trouver des vêtements et des armes ! Pour les vêtements, voyez avec Micha, mon épouse. À cette heure-ci elle doit être en train de faire des coutures. Vous la trouverez dans son petit atelier. Pour les armes, allez voir Kalios le forgeron. Sacha vous indiquera le chemin.

—    Il va leur falloir des montures, ajouta la guérisseuse.

Les épaules du vieillard s’affaissèrent.

—    Malheureusement, je ne peux pas vous aider sur ce point. Je suis obligé de garder les quelques chevaux que nous avons pour nous protéger, se désola le vieil homme.

Après bien des négociations, le Sage consentit à leur prêter une vieille mule, pour porter les vivres et les armes nécessaires à leur long voyage.

—    Désolé, les enfants, je ne peux pas faire plus pour vous ! Je ne peux même pas demander à un de nos trappeurs de vous accompagner. Nous en aurons trop besoin ici…

***

Micha était une très gentille dame. Elle était un peu moins âgée et un peu plus grande que son époux. Dans un cas comme dans l’autre, cela n’était guère difficile, tant le Sage était vieux et ratatiné. Le visage de cette femme avait la particularité de rayonner. Micha affichait en permanence un sourire chaleureux qui venait réchauffer même les âmes les plus en peines.

Elle accueillit, à petit pas, la sorcière et les trois jeunes. Elle les installa dans son modeste atelier, du plus confortablement qu’elle le put. La petite pièce était pleine à ras bord de draperies, de tissus diverses et colorés ainsi que de peaux d’animaux. Kirly s’installa sur un haut tabouret à côté d’une minuscule fenêtre. Minaud s’avachit sur un tas de chutes dans lequel il s’enfonça avec plaisir. Karl et la sorcière, quant à eux, restèrent debout. Sacha lui fit part de la discussion avec le Sage et des décisions de ce dernier. Elle demanda donc si, par hasard, elle ne disposait pas de vêtements adaptés au voyage qu’allaient effectuer Kirly, Karl et Minaud.

—    Dans les montagnes du nord, c’est bien cela ? demanda Micha pour être sûre de comprendre. Il fait très froid là-bas, pour ce que j’en sais ! Il va leur falloir d’épaisses peaux, et de la fourrure… peut-être bien du mouton, ou de l’ours… voyons voir.

Elle tourna autour des trois compagnons et les examina d’un œil expert.

—    Je ne pense pas avoir besoin de quoi que ce soit, lui expliqua Kirly qui prit la parole la première. J’ai ce qu’il faut pour n’avoir jamais froid, même au cœur de l’hiver.

La vieille femme étudia un moment les vêtements de la jeune femme, fit passer le tissu de sa cape entre ses doigts pour en jauger l’épaisseur.

—    Tu as raison, Kirly. Tu pourrais même te rendre au Septentrion que tu n’aurais pas froid. Par contre … - elle jeta un coup d’œil en biais vers les deux garçons – ceux-là, ils vont avoir besoin de pas mal d’arrangements.

—    Hors de question que je change quoi que ce soit à ma tenue ! s’insurgea Minaud. C’est comme cela que s’habillent les sorciers. Personne n’y touchera.

Il croisa les bras, l’air boudeur et têtu. La vieille prit un air inquiet :

—     Tu es sûr mon garçon ? Tu ne risques pas d’avoir froid ? – elle consulta Sacha du regard qui haussa les épaules – Bon, comme tu voudras… tu pourrais au moins changer de chaussures ?

—    Pas sûr qu’il soit d’accord, intervint Kirly d’un air moqueur. C’est la partie la plus importante de sa tenue ! Elles lui servent à s’enfuir rapidement quand ses sorts ne marchent pas !

—    Ha … ha … ha … très drôle ! rétorqua l’apprenti, vexé. Mes chaussures sont très bien, madame. Mon maître les a faites fabriquer sur mesure par un maître cordonnier de la Cité. Elles ont couté fort cher !

—    Oui je vois qu’elles sont de bonnes factures, répondit Micha pour ne pas offenser le jeune sorcier. Mais elles sont bien trop fines. Pour la Cité, elles sont certainement parfaites, mais pas pour les Montagnes du Nord.

—    Bah, si ses pieds gèlent ou pourrissent à cause de l’humidité, on aura qu’à les amputer, expliqua la jeune femme d’une voix doucereuse. Ça tombe bien car j’ai tout ce qu’il faut sur moi. Ne t’en fais pas Minaud, je me ferai un plaisir de t’aider.

—    Hum … bon … d’accord, concéda le jeune garçon face aux arguments de Kirly.

Ayant trouvé de robustes et épaisses bottes à Minaud, Micha s’intéressa ensuite à Karl.

—    Qu’est-ce qu’on a là ? murmura-t-elle en étudiant les tissus que portait le jeune homme. C’est très fin, et ces coutures … je n’ai jamais rien vu de telle de ma vie ! Où as-tu eu ces vêtements mon garçon ?

Karl évidemment ne pouvait pas répondre qu’il les avait eus en promotion à l’hypermarché du coin.

—    Je les ai achetés… euh… loin d’ici !

—    Karl n’est pas du coin, crut bon d’ajouter Sacha en guise d’explication.

—    Enfin… - la couturière avait fini son inspection – tes vêtements sont beaucoup trop fins et pas de très bonne qualité qui plus est. Et tu n’as même pas de cape ! Allez, enlève-moi tout ça ! Je pense avoir justement ce qu’il te faut.

Le jeune homme regarda désespérément autour de lui, essayant de trouver la cabine d’essayage pour se changer, mais il ne semblait rien y avoir de tel ici.

—    Hé bien ? Si tu veux de nouveaux vêtements, il faut que tu ôtes les anciens ! sourit gentiment la vieille femme.

—    Mais… ici ? Devant… tout le monde ?

Il jeta un coup d’œil furtif en direction de Kirly qui, indifférente à la discussion regardait par la fenêtre. Un éclair amusé brilla dans les yeux de la couturière qui se posèrent tour à tour sur le jeune homme et la fille.

—    Ha ! je vois ce que c’est ! dit-elle dans un rire tandis que les joues de Karl s’empourpraient. Ha ! On oublie ce que c’est que d’être jeune à mon âge… Viens, suis-moi !

Pendant qu’ils disparaissaient dans la pièce voisine, Minaud affichait un sourire jubilatoire.

—    Pourquoi ils sont partis ? se moqua-t-il en se tournant vers la jeune femme. Il a quelque chose à cacher, Karl, tu crois ?

—    Mets là en veilleuse cinq minutes Minaud, tu veux ? Moi non plus je voudrais pas enlever mes vêtements devant toi !

—    Et pourquoi ça ? demanda-t-il d’un air boudeur. Toi aussi tu caches quelque-chose ?

—    Non… c’est que j’aurais plus mes couteaux à porter de main pour t’arracher les yeux !

—    Allons, allons les enfants ! voulut les calmer Micha qui revenait déjà. Karl ! Allez viens te montrer à tes amis !

Karl passa une tête timide par l’ouverture, puis se décida à se présenter devant eux. Il était véritablement métamorphosé. Une longue cape brune lui tombait élégamment des épaules tandis qu’une chemise en laine épaisse et un gilet de cuire le protégeraient surement bien mieux des rigueurs du voyage.

Pour compléter le tout, de bonnes bottes montantes lui arrivaient à hauteur des genoux tandis qu’un large chapeau l’abriterait en cas de pluie.

Kirly jeta un regard approbatif à la nouvelle tenue.

—    Voilà qui est mieux ! dit-elle. Mais Micha, ces vêtements ne vous manqueront pas ? Nous n’avons pas de quoi vous payer…

—    Ne vous en faites pas pour ça ! sourit la vieille dame. C’étaient ceux de notre fils. Il n’en a plus besoin maintenant qu’il est un homme ! Je suis contente qu’ils soient encore utiles à quelqu’un, au contraire !

Les derniers mots de la couturière requinquèrent instantanément Minaud :

—    Ho ! Tu entends Karl ? Tu n’es pas encore un homme ! gloussa-t-il.

Mais sa moquerie s’interrompit presque aussitôt car Kirly venait de lui appliquer un coup de pied dans le mollet. Le sorcier préféra alors se réfugier dans une moue bougonne et n’émit plus que quelques ronchonnements outrés.

—    Moi, je le trouve plutôt joli garçon, ainsi vêtu, commenta Sacha.

La remarque fit légèrement rosir les joues du jeune homme.

Au moment où ils allaient prendre congés la vieille femme prit Sacha à part :

—    Les Montagnes du Nord ne sont pas un endroit pour eux, Sacha. C’est risqué là-bas. Il y a des bruits qui courent… beaucoup de voyageurs bien plus aguerris qu’eux n’en sont jamais revenus ! Sans parler du voyage pour y aller !

—    Je sais, Micha… mais c’est leur décision, et nous devons la respecter. J’ai confiance en Kirly, elle fera ce qu’il faut. Je la connais, c’est une fille au courage sans faille. Elle n’a pas une vie facile tu sais. Elle les ramènera, j’en suis certaine ! Ton mari t’en parlera surement, mais il faut absolument qu’ils réussissent… sinon… sinon nous sommes tous en grand danger ! Il en va de la survie d’Akara !

Ils se rendirent ensuite chez le forgeron du village.  Celui-ci était en train de donner de grands coups sur une plaque de métal brulant à l’aide d’un lourd marteau. Le bruit était à la limite du supportable lorsqu’ils pénétrèrent dans la forge, les mains plaquées sur leurs oreilles.

Heureusement, il s’arrêta rapidement lorsqu’il aperçut le petit groupe se rapprocher. Il posa son énorme masse à côté de l’enclume.

—    Sacha ! Kirly ! s’écria-t-il lorsqu’il reconnut les deux femmes au travers de la vapeur suffocante des lieux. Quel bon vent vous amène ? Tiens, vous êtes accompagnées à ce que je vois !

La sorcière s’occupa des présentations :

—    Kalios, voici Karl et Minaud. Ils vont avoir besoin de tes immenses compétences !

La montagne de muscles qu’était le forgeron se tourna alors vers les deux garçons en leur présentant une main comme un étau.

—    Ho ! Sorcière, tu me flattes ! Tu dois avoir un grand besoin de mes services, alors. – il fit un clin d’œil aux deux jeunes - Les amis de mes amis sont aussi mes amis, leur sourit-il tout en leur broyant la main. Que puis-je faire pour vous ?

Sacha lui expliqua alors les grandes lignes des évènements récents pendant que Karl et Minaud se massaient les mains après qu’elles eurent été écrasées par le forgeron.

C’était un colosse, mais plutôt avenant et très serviable. Il réfléchit un moment en regardant les trois jeunes attentivement.

—    Qui sait manier une épée parmi vous ? leur demanda-t-il.

Deux doigts pointèrent aussitôt la jeune femme.

—    Je n’ai pas besoin d’armes supplémentaires, expliqua celle-ci. Par contre, si je pouvais les aiguiser un peu sur votre meule…

—    Bien sûr ! La meule est juste là. Prends le temps qu’il te faut. Tu as aussi de la graisse, si tu veux.

La jeune femme ne demanda pas son reste et s’installa dans le coin de la forge où se trouvait la meule. Elle posa alors, sur un vaste établi situé à côté, deux épées, une longue et une courte, qui étaient fixées à sa ceinture. De son dos, dissimulées par sa cape, elle tira deux dagues. L’une d’elle était remarquablement travaillée et sa grande valeur ne faisait aucun doute.

—    C’est tout ? demanda Minaud qui suivait d’œil méfiant le tas d’armes grossir.

Le sorcier tiqua à la vue de la précieuse dague tandis que la jeune femme, ignorant sa question, déposa encore un impressionnant poignard. Cette fois-ci, l’apprenti mage commença à détourner la tête, persuadé qu’elle avait enfin terminé.

Cependant, la jeune femme fouilla dans une de ses bottes pour en sortir un dernier couteau plus court, tout en regardant le sorcier droit dans les yeux.

—    J’ai besoin d’un peu de temps, dit-elle tout en se mettant à la tâche.

Kalios était impressionné.

—    Je peux ? lui demanda-t-il en désignant une des épées.

—    Bien sûr, accepta-t-elle poliment.

Kalios étudia l’arme d’un œil expert. Il la soupesa, vérifia l’équilibre, la qualité du tranchant. Il lâcha un sifflement admiratif.

—    Elles sont de bonnes factures ! Et très bien entretenues, qui plus est ! Tu les as eues où ? Tu as sur toi plus d’armes que dans le village entier ! rit-il de bon cœur.

—    On me les a données, donna simplement la jeune femme en guise d’explication. Merci beaucoup pour le compliment, Kalios !

—    Données, tu parles ! Je suis sûr qu’elle les a volées ! chuchota l’apprenti à l’oreille de Karl. Tu as vu la dague ! À elle seule, elle doit coûter plus cher que ce village en entier !

Ces paroles restèrent cependant vaines car Karl ne l’écoutait qu’à moitié, pour ne pas dire pas du tout. Son regard parcourait les murs de la forge de long en large. Pas un centimètre carré n’était recouvert d’une arme ou d’un outil.

—    Tu vois quelque chose qui te plairait, jeune homme ? lui demanda Kalios dans un sourire.

—    Heu… non, je ne fais que regarder ! Merci ! Vous avez un choix impressionnant…

Le forgeron posa un regard très fier sur son précieux trésor. Il s’approcha du présentoir et en retira une longue épée à deux mains.

—    Tu veux essayer celle-là ? lui proposa-t-il en lui tendant l’arme de guerre.

Karl la regarda, impressionné.

—    Je peux ? c’est la première fois que… dit-il en se saisissant du long pommeau. Ouf ! C’est lourd !

Kalios rattrapa la lame avant qu’elle ne touchât le sol.

—    Je suis désolé ! Je ne sais pas manier l’épée… J’aurais dû vous le dire avant que…

—    Ne t’en fais pas, c’est de ma faute ! Elle est bien trop lourde pour toi en plus. – il partit d’un grand rire – Parfois je ne mesure pas bien ma force, et tout me parait très léger ! Voyons voir… et un arc ? Que dirais tu de celui-là ? Je fabrique de très bonnes pointes qui…

Karl prit un air désolé.

—    Je ne sais pas tirer à l’arc non plus.

—    Ha… hé bien… - le visage du forgeron s’éclaira soudain – j’ai exactement ce qu’il te faut ! Attends-moi ici ! Je reviens tout de suite !

Il sortit à grandes enjambées pour revenir quelques instants plus tard.

—    Voilà ! annonça-t-il d’un air réjoui tout en brandissant un lance-pierre. C’était celui de mon fils mais…

Minaud s’empara de la phrase au vol, en éclatant de rire.

—    Il n’en a plus besoin, maintenant qu’il est un homme, c’est ça ?

—    C’est bon, Minaud … on a compris, répliqua Karl d’un air piteux.

Kalios regarda les deux garçons d’un air gêné.

—    Je ne voulais pas te vexer, Karl.

—    Non ! Non ! Je vous assure, vous n’y êtes pour rien. Je peux le voir ?

Le forgeron le lui tendit. Même s’il ne s’agissait que d’un objet visiblement à destination des enfants, celui-ci était de bonne facture. Son bois était solide et la matière élastique avait l’air en parfait état.

—    Merci beaucoup ! J’ai hâte de l’essayer !

Kalios affichait un air ravi. Il mettait un point d’honneur à ce que personne ne ressortît de sa forge sans l’outil ou l’arme adaptée. Il aurait été bien peiné que cela fût le cas aujourd’hui.

Tous les regards, sauf celui de Kirly, convergèrent alors vers le jeune apprenti.

—    À ton tour, mon garçon !

—    Ah non ! répliqua ce dernier. Nous autres sorciers, nous n’avons nul besoin d’armes en acier !

À ces mots, Kirly, toujours à sa tâche, releva les yeux. Kalios regarda alternativement le garçon et Sacha.

—    Pas même un petit couteau ? Viens voir, j’en ai un très bien juste là.

Le jeune sorcier croisa les bras d’un air buté.

—    Allons Minaud ! essaya de le convaincre la guérisseuse. Prends quelque chose ! Le voyage que vous allez entreprendre n’est pas sans danger et tu serais plus en sécurité si tu avais de quoi te défendre.

Mais l’apprenti ne voulut rien entendre. De guerre lasse, le forgeron et la guérisseuse finirent par abandonner. Kirly roula des yeux en soupirant et retourna à sa tâche. Elle avait la sensation qu’elle allait en avoir besoin, elle, de ses lames.

 

Le reste de la journée fut consacré aux derniers préparatifs. La tâche la plus ardue fut, contre toute attente, de récupérer la fameuse vieille mule que le sage avait consenti à leur prêter. Non pas que son propriétaire, un vieux paysan aux rides presque aussi profondes que les sillons de ses champs, fit quelques manières ; il paraissait, au contraire, presque soulagé de s’en défaire.

La difficulté venait en réalité du fait que la mule semblait sourde. Le paysan leur expliqua bien que ce n’était absolument pas le cas, qu’elle était juste « un peu bornée » et qu’il « suffisait de savoir lui parler ». Toujours fut-il qu’au bout d’une heure passée à pousser, tirer, échanger les rôles, tenter la manière forte, les caresses, et même en désespoir de cause une carotte à grignoter, le tout sous le regard goguenard du paysan, l’animal têtu consentit à se mouvoir.

Personne ne comprit vraiment pourquoi d’ailleurs, mais tous s’en réjouirent.

 

Le soir venu, ils retrouvèrent Sacha qui s’était éclipsée lors de l’épisode de la mule. La vieille guérisseuse les accueillit dans sa maison-champignon pour partager un dernier vrai dîner avant leur départ prévu pour le lendemain.

Aucun d’eux ne se fit priés pour finir son bol, ni même le second lorsqu’il fut question de se resservir.

Il convient de préciser que Sacha ne mettait pas uniquement son don pour suivre les recettes dans la concoction de potions. Elle était également une excellente cuisinière. La volaille rôtie, fourrée de légumes et accompagnée d’un excellent potage n’avait pas à rougir des plats luxueux servis dans les meilleures tables de l’Empire.

 

La guérisseuse leur proposa ensuite de passer la nuit chez elle. N’ayant nul autre endroit où la passer, ils acceptèrent tous de bon cœur. La pièce à vivre la maison-champignon était bien plus confortable que dormir à la belle étoile. Aussi, Minaud et Karl étaient ravis. Ce ravissement, cependant, fut de courte durée. Alors qu’ils se confectionnaient déjà de petits nids douillés en assemblant des coussins moelleux et des draps propres, le dur retour à la réalité se matérialisa dans la bouche de Kirly lorsqu’elle leur rappela :

—    Nous partirons demain matin à la première heure ! Soyez prêts. On n’a pas le temps de lambiner !

 

Alors que le jour n’était pas encore tout à fait levé, la jeune femme secoua les deux garçons. Minaud ronchonna et se retourna. Karl, lui aussi, eut bien du mal à émerger du sommeil. Les derniers jours, il faut en convenir, avaient été harassants. Le jeune homme aurait bien voulu rester encore un peu au chaud, emmitouflé dans la tiédeur des draps.

Un court laps de temps plus tard, ils s’extirpèrent cependant précipitamment de leurs couchages. Le fait que Kirly avait demandé à Sacha où elle pouvait trouver un seau d’eau bien froide n’était certainement pas étranger à ce subit retournement de situation.

Ils firent leurs adieux à Sacha à l’entrée du village.

—    Soyez prudents les enfants ! leur recommanda-t-elle. Aussi bien pendant le voyage que lorsque vous aurez trouvé le mage ! On ne le connaît pas ! - elle sortit alors trois petits sachets qu’elle leur confia - Voici quelques petites choses que j’ai trouvées et qui pourront vous aider.

Chacun examina le contenu de ce qu’il avait reçu.

—    Pour toi Kirly, j’ai mis du pollen pour ton allume-feu, expliqua la guérisseuse en souriant. Le temps que Minaud révise ses sorts de flamme !

Kirly la remercia chaleureusement tandis que le jeune sorcier faisait la moue. Il n’avait pas apprécié que la jeune femme soit aller raconter ça. C’était privé, après tout !

La vieille sorcière serra la jeune femme dans ses bras puis se tourna vers Karl.

—    Pour toi, mon petit, j’ai pensé à de petites billes. Elles ont le pouvoir de plonger dans un profond sommeil les personnes sur qui tu les lances.

—    Merci beaucoup, Sacha ! Ça sera très pratique avec mon lance-pierres, s’enthousiasma le jeune homme.

Enfin, elle dit à Minaud :

—    À toi, petit sorcier, je te donne des herbes qui ont le pouvoir de soulager les blessures. Utilise-les à bon escient !

—    Merci, Madame, s’inclina Minaud.

La vieille femme continua :

—    Et prend bien soin de ton oiseau ! Il m’a tout l’air d’être d’une espèce rare et précieuse !

Le canari, comme s’il comprenait, poussa un sifflement qui ressemblait à s’y méprendre à un remerciement. Minaud promit. Les trois jeunes firent alors leurs au revoir à la guérisseuse.

—    Ha ! J’allais oublier ! - elle sortit quelques pièces de cuivres qu’elle déposa dans la main de Kirly. - Ça pourra vous être utile en chemin.

Tous trois la remercièrent encore vivement.

—    C’est une dame bizarre, déclara Minaud alors qu’ils s’éloignaient, mais il faut reconnaître qu’elle est très gentille.

Sacha se tint longtemps sur le pas de sa porte, les regardant s’éloigner puis disparaître dans les premières brumes matinales.

***

Le Haut Conseiller Ebenezer avait regagné son bureau, à l’abri des tumultes de la Cité Capitale. Celui-ci lui offrait un havre de paix dans lequel il pouvait réfléchir et travailler.

De retour depuis peu du Conseil des Éminences, il n’avait pas arrêté de méditer à tout ce qui avait été dit là-bas. L’esclandre provoqué par le Grand Mage n’arrangeait pas la situation. Le moins que l’on pût dire était que les nerfs de tous les dignitaires étaient à vif. Cela n’augurait jamais rien de bon.

Officiellement, la réponse de l’Empire à la provocation du sorcier était de lui envoyer des émissaires dont la mission serait d’établir un canal de communication entre les deux parties afin d’essayer de trouver une solution diplomatique.  Se jeter dans une bataille dont l’issue, même si elle ne faisait guère de doute, affaiblirait considérablement toutes les parties, n’avait pas fait l’unanimité et cette option ne serait employée qu’en dernier recours.

La réponse officieuse était toute autre et le vieil homme le savait. Il avait écouté les hiérarques et commandants militaires s’entretenir en marge du sommet. Une action violente était en train d’être préparée dans l’ombre, outrepassant de loin les décisions de l’Empire.

Depuis lors, le fonctionnaire se demandait quoi faire. Il hésitait, partagé entre ses devoirs envers sa fonction et sa loyauté fraternelle.

Devant lui, posé sur le vaste bureau, se trouvait le coffret contenant les pierres à parlotte. Il n’avait pas encore réussi à l’ouvrir car, en soulevant le mince couvercle, ce simple geste ne scellait-il pas son sort ? Lui pardonnerait-on, si l’on venait à l’apprendre, son acte que l’on qualifierait aisément de traîtrise ?

Il avait néanmoins la sensation qu’il devait le faire. Non parce que le Grand Mage était son frère, mais parce qu’il se battait pour un idéal que tous deux partageaient. Certes, leurs armes n’étaient pas les mêmes. Le champ de bataille d’Ebenezer prenait la forme de documents officiels, de décisions, de manipulations et d’influences. Celui de son frère était plus violent, plus impulsif, plus meurtrier. Au-delà de ces différences, un point commun les rassemblait : ils étaient en train de perdre la guerre.

Il avança une main vers le coffret mais la retira. Ce n’était jamais une partie de plaisir en règle générale mais cette fois-là était particulière et il l’appréhendait encore plus qu’à l’accoutumée. Son frère pouvait se montrer irascible et imprévisible. Il poussa un soupir. En ouvrant cette boîte, il ne pourrait pas se défaire de l’horrible sentiment de trahir Sa Majesté. Pourtant ce n’était pas le cas, il le savait… ou bien essayait-il de s’en convaincre ?

Le Grand Mage n’était pas un traître. Il n’était simplement qu’un sorcier extrêmement puissant qui prenait parfois des décisions à l’emporte-pièce. Ce n’était pas un homme qui aimait tergiverser. Ebenezer était conscient lui aussi que l’époque où les palabres en réunion de quelques vieux conseillers suffisaient pour diriger l’empire était révolue. Compte tenu de la situation actuelle, l’action se révélait parfois nécessaire ; surtout lorsque les conseillers en question n’œuvraient pas forcément pour le bien de Sa Majesté ni de l’Empire. Néanmoins, ça ne lui aurait pas déplu que son frère fasse preuve d’un peu plus de retenue. Il soupira une fois de plus, retint son souffle et souleva le couvercle.

La lumière vint teinter d’une nuance verdâtre son bureau plongé dans la pénombre. Dans le plus grand silence, parfaitement immobile, il attendit comme hypnotisé par les minéraux luminescents.

Elles brillaient d’un faible éclat... Ce petit tas de pierres… il se souvint lorsque son frère aîné le lui avait offert. « Ainsi, lui avait expliqué ce dernier, ils pourraient toujours rester en lien, même sur des Cités Célestes différentes. » Il avait trouvé l’attention vraiment touchante. C’était il y a longtemps. Avant tout ça. Lui venait d’être nommé conseiller, son frère quant à lui, venait d’accéder à la plus haute marche de la magie, au statut de Grand Mage. L’avenir s’avérait alors radieux pour eux et rien ne pouvait le laisser imaginer que ce cadeau servirait dans la situation actuelle.

—    Oui ? dit la voix de son frère provenant des pierres.

—    Mon frère, dit Ebenezer, tu imagines bien que ce n’est pas un appel de courtoisie.

—    Tu y étais, n’est-ce pas, à la réunion des grincheux ? Tu vas me passer un savon ? dit le Grand Mage, d’un ton mi-plaisantin mi-offensif.

Le vieux conseiller pensa alors que ça n’allait pas être une partie de plaisir.

—    Tu sais bien qu’il n’est pas en mon pouvoir de te dire de faire ou de ne pas faire quoi que ce soit. Je m’en garderai bien de toute façon.

—    Tant mieux ! répondit la voix.

L’homme reprit.

—    Cependant… oui, j’étais bien parmi ceux qui ont eu la chance s’assister à ta… démonstration. Inutile de te dire que le Gouverneur est furieux et que le sénéchal Eck, que tu as à moitié tué, est quant à lui vraiment fou de rage. - il secoua la tête même si son interlocuteur ne pouvait pas le voir - Je pense que tu aurais pu te passer de venir les provoquer, quand même.

—    Et Palonto ? demanda le Grand Mage apparemment curieux.

—    Quoi, Palonto ?

—    Il a réussi à sortir de son siège ?

Le fonctionnaire soupira. Il n’y avait donc que cela qui intéressât son frère ?

—    Je ne devrais pas te le dire… car je sais que tu vas t’en réjouir longtemps… ils ont dû démonter le trône… - il hésita – il doit se déplacer avec la planche de l’assise.

À ces mots le sorcier éclata de rire :

—    Il a encore la planche collée aux fesses ? Même dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pas imaginé ça. Ça lui apprendra ! Ha ha ha !

Ebenezer fut un court instant désarçonné par l’attitude nonchalante de son frère.

—    Tu n’aurais pas dû…

—    Ces cafards belliqueux avaient besoin d’une piqûre de rappel, lui répondit sèchement le Grand Mage redevenu sérieux en une fraction de seconde.

Il reprit, sur un ton plus anxieux.

—    Et comment ont-ils réagi à tout ça ? Je n’ai pas pu assister à la fin. Je suis un peu curieux du coup, je l’avoue.

Ebenezer haussa un sourcil, surpris.

—    Ce n’est pas un jeu ! s’indigna-t-il dans un hoquet. - la voix dans les pierres ne répondit rien - Les réactions ont été diverses… certains sont d’avis de t’envoyer directement toute l’Armée Céleste. D’autres veulent simplement discuter avec toi via des émissaires. Enfin, d’autres privilégie une voie plus pernicieuse… en voulant organiser ton assassinat.

—    Hum… je vois ! Et qui a gagné finalement ?

—    C’est pour ça que j’ai ouvert le coffre, mon frère… Afin de te prévenir. Le conseil n’a pas voulu prendre de décisions trop rapides et il dépêchera des émissaires pour essayer de te raisonner.

Le Grand Mage poussa un gloussement.

—    Si tu les vois, conseille-leur quand même de préparer leur succession !

Le vieil homme secoua la tête de dépit. Son frère ne changerait donc jamais ?

—    Ce n’est pas tout ! reprit le conseiller. Certains sont en train de rassembler, parallèlement à la voie officielle, un groupe d’hommes afin de s’en prendre à toi, discrètement…

—    Je vois, répondit lentement le Grand Mage. Ceux-là aussi seront bien reçus, crois-moi !

—    Je n’en doute pas, répondit franchement le vieil homme. Fais néanmoins attention car il semblerait que ce soit Akiri qui prendra le commandement de ces soldats. C’est un homme dangereux ! Ils dirigent une des Légions Ténèbres.

—    Je connais Akiri oui. Je me souviens de lui… Il était encore très jeune à l’époque. Il venait de sortir de l’école, mais sa réputation de soldat cruel et sans scrupules se rependait déjà autour de lui. Ainsi donc il est devenu commandant de ces crapules. Merci de m’avoir prévenu, mon frère, je saurai le recevoir comme il se doit.

—    J’agis pour le bien de l’Empire de Sa Majesté, tenta de se convaincre le vieil homme, toujours en proie à ses conflits intérieurs.

—    Fais également attention à toi. Nos amis communs vont probablement essayer de m’atteindre par toi, prévint Le Grand Mage dont le ton de la voix laissa légèrement transparaître son inquiétude.

—    Je serai prudent, mon frère. Pour tout te dire, ils ont déjà commencé. Un conseiller, Mermiès est venu me parler aujourd’hui. L’air de rien, il voulait avoir des informations sur toi… Je ne lui ai rien dit qu’il ne sache déjà, cependant.

—    Tous ces rats finiront par payer, je t’en fais la promesse ! s’emporta le sorcier. Méfie-toi de lui, méfie-toi des autres aussi, de tout le monde ! Quant à moi, je vais accueillir comme il se doit mes futurs visiteurs. Merci d’avoir appelé, à bientôt.

—    Attends ! Il faut que je te dise… Baltazar…

—    Il n’est pas mort, je sais ! Je sens encore son aura putride de chien galeux. À bientôt !

Les pierres à parlote s’éteignirent aussitôt. Ebenezer referma le vieux coffre. Il resta là encore un moment, attablé à son bureau, les yeux dans le vague. Insensibles à ses sombres pensées, les rayons de lune jouaient dans les rideaux de la fenêtre entrouverte. Une brise légère entrait parfois dans leur danse silencieuse, en venant soulever les fins voilages. Il observa cette scène paisible en se demandant comment tout cela pourrait bien finir.

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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