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Chapitre 4 - L’inquiétant survivant

Chapitre 4 - L’inquiétant survivant

Publié le 21 avr. 2022 Mis à jour le 21 avr. 2022
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Chapitre 4 - L’inquiétant survivant

Cela faisait des heures que le paysage défilait autour d’eux sans la moindre once d’imagination. Sur leur droite, la même rivière s’écoulait paisiblement, cachant bien les menaces qu’elle abritait sous ses allures tranquilles. La leçon dispensée par Kirly avait été retenue, et l’on s’en tenait à bonne distance. De temps à autres, Karl et Minaud s’en éloignaient encore davantage, lorsque l’un des deux croyait y apercevoir une ombre sinuer sous la surface. Les deux jeunes hommes jetaient parfois des regards mauvais au cours d’eau, comme ils l’auraient fait pour un ami les ayant trahis. Ils longeaient toujours la même et interminable forêt. Des arbres succédaient sans fin à d’autres arbres. Il fallait donc bien s’occuper car Minaud, en particulier, s’ennuyait beaucoup. Ainsi, quand un rocher ou un tronc à la forme singulière attirait son attention, il tirait Karl par la manche pour lui désigner ce qui ressemblait, par exemple, à un poulet ou à un « gros bonhomme ». La ressemblance était selon lui frappante.

Karl se contentait généralement d’opiner poliment. Au bout d’un moment, plus pour faire la discussion qu’autre chose, il informa le jeune sorcier qu’il s’agissait d’un phénomène appelé la paréidolie.

—    La paréidiotie ? demanda Minaud.

—    La paréidolie, rectifia Karl. C’est le fait de trouver des formes familières dans des rochers, des arbres ou des nuages. C’est de  la psychologie.

Évidemment, Minaud ne manqua pas de décréter que c’était n’importe quoi cette histoire de « petit-chaud-logis », car si ces arbres avaient la forme qu’ils avaient, c’était quand bien pour quelque chose. Rien à voir avec un logis, grand ou petit. Karl s’apprêtait à corriger son défaut de prononciation de « psychologie » mais déjà, le sorcier assena cet imparable argument :

—    Tiens ! Tu vas pas me dire que le rocher, là-bas, on dirait pas Kirly qui fait les gros yeux ?

Karl posa les yeux sur la pierre désignée par Minaud. Deux trous surmontés de mousses semblaient froncer les sourcils tandis qu’une fente, un peu au-dessous, avait tout d’une bouche mécontente.

Karl ne put s’empêcher de rire devant cette pierre qui faisait clairement la tête.

Quand Kirly se tourna vers eux, affichant la même expression que la roche, les deux garçons éclatèrent de rire.

À vrai dire, ce rire fut pour eux libérateur. Il leur permit d’évacuer, au moins en partie, les difficultés qui les étreignaient ces derniers temps.

La jeune femme roula des yeux, soupira, et reprit la route, abandonnant, pour le moment, l’idée de ramener ces deux-là à la raison.

Le soleil étendait désormais ses rayons qui prenaient une teinte orangée. La nuit allait bientôt prendre son tour de garde autour du monde, et il était grand temps de trouver un abri.

—    Nous allons nous arrêter ici.  - Kirly désigna un petit renfoncement dans la forêt voisine – Vous deux, trouvez de quoi allumer un feu ! Moi, je vais nous trouver quelque chose à manger.

Elle disparut rapidement dans les bois pendant que les deux garçons se regardèrent en silence.

—    Bon, se résigna Karl. Faisons comme elle a dit, allons chercher de quoi allumer un feu.

Ce n’était évidemment pas la première fois que le jeune homme avait à accomplir cette tâche. Cependant, les autres fois, il était largement moins exténué. Il s’approcha de la lisière et commença à rassembler quelques petites branches mortes.

Minaud fit de même, mais de moins bonne grâce. Il posa son bâton-cage contre un arbre. Le canari y sommeillait tranquillement. L’apprenti lui jeta un regard envieux. Lui aussi était fatigué ; par la marche, naturellement mais aussi et surtout par les deux derniers jours au cours desquels il avait tout perdu. Il ne comprenait pas qu’on lui demandât encore de faire quelque chose après tout ça.

Et puis cette Kirly l’agaçait. Pour qui se prenait-elle ? Lui était un honorable citoyen d’ ÉterMer, un apprenti sorcier de surcroît, la crème de la crème ! La jeune femme n’était qu’une habitante du Sol, une vagabonde, et, comble de tout, une fille ! Et pourtant, c’était elle qui commandait. Cela n’était pas normal du tout.

Heureusement, Karl rattrapait un peu les défauts de la fille. Il était gentil. Mais bon, pour être honnête, il était quand même bizarre.

La même brindille à la main depuis cinq bonnes minutes, immobile au milieu de la berge sous la voute céleste qui commençait à scintiller de myriades d’étoiles, le jeune apprenti n’était donc pas vraiment d’humeur à s’abaisser à la réalisation d’un foyer. Il décida plutôt d’en apprendre davantage sur ses deux compagnons de route. Il s’approcha de Karl tout en prenant un air détaché.

—    Dis donc, elle n’est pas commode Kirly, pas vrai ?

Karl haussa les épaules.

—    C’est vrai qu’elle a un caractère pas facile.

—    C’est ta femme ? demanda Minaud de l’air finaud de celui qui savait qui portait la culotte dans le ménage.

Karl faillit s’étrangler de surprise.

—    Mais non ! Pas du tout ! On s’est rencontrés il y a trois jours ! Je ne la connais pas plus que toi.

—    Hum ! répondit Minaud qui ramassait quelques brindilles, pour la forme. Et toi ? Tu vivais aussi sur la Cité ? Je ne t’ai jamais vu là-bas.

—    Non, la cité comme tu dis, je l’ai juste vu tomber. Je n’en sais pas plus.

—    Ah ? Mais du coup ! Tu es du Sol toi aussi ? demanda Minaud en fronçant les sourcils.

—    Ben, c’est-à-dire que je ne savais pas qu’on pouvait être d’ailleurs ! Je me promenais dans la forêt… ça devait être ma dernière randonnée avant la fin des vacances, tu vois ? Et, je ne sais pas, j’ai dû me perdre. Puis j’ai vu ce dragon qui détruisait cette cité ! Je me suis retrouvé dans cet endroit bizarre, je me suis enfui et Kirly m’a fait prisonnier, enfin je crois…

—    Ha ! je le savais qu’elle était malhonnête ! Peut-être même dangereuse ! le coupa Minaud les yeux plissés. On doit se débarrasser d’elle !

—    Mais non Minaud, je n’ai pas dit ça ! Je ne crois pas qu’elle soit mauvaise. Enfin, j’espère ! Elle ne m’a fait aucun mal en tout cas.

—    Moui… N’empêche qu’elle se balade toujours avec tous ses couteaux là !

Karl ne rétorqua rien, se concentrant sur sa tâche. La courte conversation n’alla pas plus loin. L’épuisement était finalement venu à bout de l’envie de converser des deux garçons. Ils rassemblèrent en silence les branches ramassées çà et là et préparèrent le campement pour la nuit. À vrai dire, ce dernier point ne fut pas très long tant leurs conditions étaient précaires.

C’est à ce moment-là que Kirly revint, se faufilant sans bruit au travers des arbres et des hautes herbes telle un félin. Elle déposa à ses pieds le petit baluchon qu’elle transportait.

—    J’ai notre dîner, annonça-t-elle avant de contempler le petit monticule de branches d’un air découragé. Le feu n’est pas encore allumé, soupira-t-elle tout en sortant un petit appareil de sa poche.

Il s’agissait d’un petit mécanisme en bois sur le côté duquel une petite manivelle venait se faire rencontrer deux pierres au moyen d’un petit engrenage usé par le temps. Un réservoir était fixé au-dessus du tout par une cordelette artisanale. L’objet avait l’air très ancien et donnait l’impression d’avoir été rafistolé un bon nombre de fois. Ça ne ressemblait à rien de ce que Karl avait déjà pu voir.

—    Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il curieux, sans toutefois obtenir de réponse.

—    Et zut ! Je n’ai plus de pollen à feu. Faut que j’aille en chercher. À moins que… - elle toisa l’apprenti sorcier - un sort d’embrasement, peut-être ?

Minaud haussa les épaules. Il n’avait pas encore appris les sorts de feu.

« Sinon, c’est sûr que ce n’est pas sur le bois que je l’aurais utilisé ! » pensa-t-il secrètement tout en arborant un sourire plein de malice.

Il fut tiré de cette agréable pensée par Karl qui s’écria :

—    Dans mon sac ! 

Il se mit à fouiller avec empressement celui-ci et, non sans satisfaction, en sortit la petite boîte d’allumettes de secours. Les deux autres regardèrent la trouvaille avec circonspection.

—    Merci papa d’avoir tant insisté pour que je les emmène ! Regardez ce que j’ai trouvé ! On va pouvoir faire du feu !

Il sortit de la boîte un minuscule bout de bois qu’il brandit avec fierté.

—    Qu’est-ce que tu comptes faire avec ces petits bâtons, exactement ? demanda Kirly.

—    Vous n’avez jamais vu d’allumettes ? leur demanda-t-il surpris avant de se raviser. Non, bien que sur non…

—    Des amulettes ? Heu, non des am-lu-mettes ? répéta l’apprenti sorcier visiblement intéressé. Je peux voir ?

Il commença à approcher ses mains du trésor de Karl mais Kirly lui enserra le poignet comme dans un étau.

—    Le feu d’abord, si ça ne te fait rien, articula-t-elle sur un ton particulièrement menaçant.

Minaud la regarda, surpris.

—    Oui, oui le feu bien sûr ! Mais tu peux me lâcher, dis ? Tu me fais mal !

Il massa son poignet douloureux tout en alternant un regard noir vers la jeune femme et un autre empli de curiosité vers Karl qui frotta le petit bout de bois sur le côté de la boite.

L’allumette s’embrasa alors sous les regards ébahis.

—    C’est de la magie ! chuchota Minaud qui ne quittait pas des yeux l’étrange artefact.

Bientôt le feu se mit à crépiter et Kirly, bien que brièvement intéressée par ce tour de passe-passe, se remit rapidement à sa tâche première. De son sac, elle sortit trois bêtes qui ressemblaient à s’y méprendre à de très gros écureuils. Comment avait-elle fait pour les attraper aussi rapidement ? Aucun des deux garçons ne tenait vraiment à avoir la réponse à cette question. La fille s’éloigna et commença à les vider en se débarrassant des abats dans la rivière. À la surface apparurent presque aussitôt de gros remous. Décidément, ce cours d’eau grouillait littéralement de monstres.

Tout en la regardant faire et se laissant réchauffer par les flammes, Karl jeta un coup d’œil à Minaud. Celui-ci s’était mis légèrement à l’écart et inspectait avec minutie la boîte d’allumettes dont il avait finalement réussi à s’emparer. Le jeune sorcier l’étudia sous tous les angles et finit, à force d’obstination, par trouver comment l’ouvrir. Il en sortit, avec d’infinies précautions, un des petits bâtons qu’elle contenait. Essayant de comprendre quel élément Influé pouvait bien être utilisé dans cette magie, il entreprit d’en passer le bout rouge sous son nez. Il le huma à plusieurs reprises puis, de l’air rassuré de celui qui a compris l’astuce, décida de le frotter sur le bout de sa langue. S’ensuivit alors une grimace lourde de sens. L’apprenti sorcier s’assura discrètement que personne ne l’avait vu, et rangea l’allumette dans son étui ; ni vu ni connu !

Karl, qui l’observait du coin de l’œil, ne put s’empêcher de sourire.

Les rongeurs, du moins ce qu’il restait d’eux une fois vidés et leurs fourrures retirées, étaient en train de griller au-dessus des flammes sous les regards écœurés de Karl et Minaud. La perspective de goûter ce qui ressemblait furieusement à une sorte de gros rat ne les enchantait pas particulièrement.

Une fois cuites, Kirly tendit à chacun une brochette mais, l’un comme l’autre, malgré la faim qui les tenaillaient, n’avaient pas l’air spécialement pressés de manger. Aux abois, ils se consultèrent muettement du regard, essayant de désigner celui des deux qui se dévouerait à tenter en premier l’aventure.

La jeune femme, quant à elle, déchiquetait la viande avec bon appétit. Karl la regarda faire et constata qu’elle avait l’air de se régaler. Au moins n’était-elle pas tombée raide morte dès les premières bouchées, ce qui le rassura un peu. Prenant son courage à deux mains, il se lança. Sage décision et heureuse surprise car la viande s’avéra délicieuse ! Il remercia beaucoup Kirly pour le repas. Minaud, qui ne supporta pas bien longtemps d’être le dernier à mourir de faim, finit par céder et mangea finalement de bon cœur.

—    Ch’est délichieux ! Merchi Kirly ! dit-il la bouche pleine, mettant de côté, le temps du repas, tous ses griefs envers la jeune femme.

 

Une fois rassasiés, ils se regroupèrent aussi près que possible du foyer. Chacun se protégeait du froid comme il le pouvait. Karl avait ressorti sa couverture de survie. Que pouvait-il attendre de cette espèce de fine feuille de métal ? Nul ne le savait et nul ne tint, en vérité, à le savoir.

Minaud se recroquevilla sous « sa cape de sorcier », comme lui-même l’avait présentée d’un air fier. La jeune femme fit de même avec sa propre cape. Cette dernière, cependant, semblait davantage conçue pour protéger des rigueurs du climat. Par ailleurs, la jeune femme gardait dans sa main une longue dague. Lorsque les deux autres lui demandèrent, légitimement inquiets, pourquoi elle avait sorti cette arme, elle leva les yeux au ciel.

—    On fait une cible facile. Et en plus, prit-elle soin d’ajouter, je n’ai aucune confiance en vous !

L’apprenti adressa alors un signe, éloquent mais discret, à Karl qui pouvait se traduire par « Tu vois ! Je te l’avais bien dit qu’elle était dangereuse ! »

Lors du repas, la jeune femme les avait prévenus que le lendemain serait au moins aussi difficile qu’aujourd’hui. Il fallait donc qu’ils se reposassent au maximum.

Cependant, et malgré son épuisement, emmitouflé dans son mince couchage, Karl avait du mal à lâcher prise pour accueillir sereinement le sommeil.  Il tendait l’oreille avec vigilance vers les bruits nocturnes inconnus de cette forêt mystérieuse. Les yeux plantés dans la voute étoilée, il pensait à sa famille qui lui manquait tant. Il avait beau tourner la question en tous sens, il ne comprenait rien de ce qu’il lui arrivait. Tout semblait différent, étranger, anormal. Mais ce n’était pas seulement ça ; il se sentait en danger. Ce sentiment était nouveau pour lui.

—    Faites que tout ça finisse vite, murmura-t-il comme une prière.

Trouverait-il un jour le chemin du retour ? Il se sentait comme pris dans une nasse, avec l’impression que rien de ce qu’il pouvait faire ne pourrait le sortir de là.

« Je ne peux pas abandonner, je dois continuer ! Je rentrerai chez moi ! » se promit-il en serrant les poings.

Au crépitement rassérénant des buches qui se consommaient vint s’ajouter un autre son qui attira l’attention du jeune homme. Cela ressemblait à des pleurs étouffés, tout près de lui. Il se retourna discrètement et sonda l’obscurité tout juste troublée par les petites flammes rougeoyantes. Il pouvait distinguer les formes allongées des deux autres. Ceux-ci avaient l’air de dormir profondément.

Bizarre…

Il jeta un coup d’œil au bâton-cage de Minaud. Le sorcier avait déposé celui-ci tout prés de lui. Depuis l’intérieur, le canari était tout à fait réveillé et rendit à Karl son regard. Pis que cela, le volatil semblait même le dévisager.

Mal à l’aise, le jeune homme se retourna et ne chercha pas à en savoir davantage. Il ferma finalement les yeux et finit par sombrer dans un sommeil sans rêves.

Lorsque Karl ouvrit les yeux, le jour était déjà levé et Kirly avait déjà rassemblé ses quelques affaires. Elle était en réalité prête à partir et s’impatientait déjà. Le visage soucieux de Minaud était penché au-dessus de celui du jeune homme dans un déferlement de cheveux en bataille.

—    Allez debout ! lui dit-il tout en le secouant. Sinon, tu sais, Kirly va encore se fâcher !

—    Je t’entends tu sais, Minaud, marmonna Kirly.

L’apprenti sorcier se redressa d’un seul bloc et adressa un sourire forcé à cette dernière en se frottant la tête de l’air le plus innocent qu’il put trouver dans la vaste panoplie qu’il avait lui-même baptisée « mimiques apitoyantes pour quand on se fait prendre. »

—    Ben quoi ?

La jeune femme lui lança à peine un regard, haussa les épaules et alla pester un peu à l’écart contre la lenteur des deux garçons. Minaud jubilait secrètement.

—    On dirait qu’elles commencent à marcher, mes mimiques ! se réjouit-il. Je n’ai même pas été battu cette fois !

—    Pourquoi ? Tu es battu d’habitude ? demanda Karl occupé à replier sa couverture

Minaud le regarda avec effroi.

—    Tu sais lire dans les pensées ?

—    Euh, non… tu as dit ça tout haut, c’est tout.

Cinq minutes plus tard à peine, ils se remirent en route. Karl était courbaturé, tant par la marche de la veille que sa nuit passée à même le sol. Il aurait tout donné, en cet instant, pour une tasse de café bien chaud. Évidemment, il n’en fut rien. Il eut tout juste droit à un peu d’eau, que la jeune femme consentit à lui donner. Kirly lui fit remarquer que, même si elle avait pu trouver de l’eau potable la veille pendant sa chasse, il convenait de l’économiser car ce n’était certainement pas dans la rivière qu’ils pourraient en puiser. Et cela valait aussi pour Minaud. Les deux garçons n’eurent d’autres choix que d’en convenir, la tête basse.

La route fut ensuite, et pendant un bon moment, ponctuée des soupirs contrariés de la jeune femme qui n’avait pas du tout apprécié d’attendre.

—    Nous serons bientôt au gué de la mine, leur indiqua-t-elle avec froideur. Il faudra être prudent ! – elle se tourna vers Karl - C’est bien compris ? On n’aide personne. S’il y a un problème, on se cache et on attend.

Karl hocha la tête et maugréa :

—    Compris oui …

Minaud les regarda tour à tour, interloqué.

—    Qu’est-ce qu’elle insinue ? Elle te reproche de m’avoir sauvé, c’est ça ? demanda-t-il, choqué.

Kirly se retourna vers lui.

—    Écoute Minaud, tu as l’air d’être un garçon, euh, plutôt… correct, enfin, inoffensif en tout cas.

Devant l’air outré de l’apprenti, prêt à rappeler son statut supérieur de sorcier, elle poursuivit en lui coupant ainsi le sifflet.

—    Mais on a eu de la chance de tomber sur toi, Minaud, et pas sur quelqu’un autre. Et de la chance, on n’en a pas une quantité infinie donc, à partir de maintenant, on arrête de prendre des risques et on essaie de continuer à rester en vie.

Le ton péremptoire de la jeune femme ne laissait aucune place à une argumentation supplémentaire.

—    Bien cheffe ! répondit le garçon d’un ton on ne peut plus sarcastique.

Karl se crispa devant la réponse du sorcier, s’attendant déjà à une nouvelle dispute. Il se détendit lorsqu’il constata que Kirly semblât parfaitement imperméable à l’ironie. Une chance…

Le lit de la rivière s'élargissait en même temps que leur progression vers le sud. Le cours d’eau paraissait également moins profond. Des langues de boue et de sable s’aventuraient de plus en plus loin dans le lit et si cela continuait ainsi, ils pourraient bientôt la traverser à pied, peut-être même au sec. Les poissons monstrueux qu’ils avaient aperçus en amont de la rivière ne pouvaient certainement pas descendre jusqu’ici. Ils devaient se rapprocher du gué qu’avait évoqué la jeune femme la veille.

Kirly s’arrêta pour examiner le sol et les traces qui y apparaissaient. Elle distingua dans la terre humide de profondes rainures ainsi que de nombreuses empreintes.

—    Une charrette et des hommes à pied sont passés par ici, il y a peu de temps, constata-t-elle. - elle scruta autour d’elle - Il ne semble pas y avoir de guetteurs, mais restons prudents. Ça ne veut pas dire qu’il n’y en a pas.

Une route carrossable s’éloignait de part et d’autre du passage. Elle s’enfonçait dans la forêt, derrière eux.

—    Où mène cette route ? demanda Karl à Minaud qui était resté à ses côtés.

C’était la première fois, depuis son arrivée, que Karl voyait une route. Rencontrer quelque chose de connu était pour lui profondément réconfortant même s’il ne s’agissait que d’une route.  Enfin, c’est comme cela que les deux autres l’avaient nommée car lui ne voyait qu’un sentier boueux. Il se garda pourtant bien d’émettre le moindre commentaire désobligeant.

—    Aucune idée, répondit Minaud. Je ne m’étais jamais aventuré jusqu’ici auparavant.

Kirly revint vers eux.

—    Cette route est utilisée pour aller de la mine à la Cité, dit-elle. Enfin, c’était comme ça jusqu’à présent.

—    C’est la route principale ? demanda Minaud.

—    Elle-même, oui.

Minaud avait jusqu’alors la conviction que cette route reliait uniquement la Cité Céleste à l’Empire et s’étonna de la trouver si loin au sud.

—    C’est quand même bizarre ton histoire-là, Kirly. Je le saurais quand même si la route principale venait jusqu’ici !

—    Ah oui ? Tu ne sais pas tout, toi ? En voilà une nouvelle !

Et pour la première fois depuis longtemps, Kirly esquissa un sourire qui illumina brièvement son visage d’ordinaire si sérieux.

Karl fut heureux de voir que la jeune femme pût exprimer autre chose que de la colère ou de la menace ; qu’elle fût un peu humaine, en quelque sorte. Il s’en réjouit intérieurement mais quelque chose d’autre retint également son attention.

—    La mine ? demanda-t-il.

La jeune femme haussa les épaules. 

—    Vous verrez bien.

Karl se demandait bien pourquoi ils n’avaient pas emprunté cette voie plus tôt. Cela leur aurait grandement facilité la tâche et évité d’avoir à crapahuter dans les bois ou longer la rivière ce qui n’était guère mieux. C’était d’autant plus étonnant car Kirly avait l’air parfaitement au courant de son existence. Celle-ci, comme si elle lisait dans ses pensées, répondit à ses interrogations silencieuses :

—    Cette route est utilisée par les Soldats Célestes et les esclavagistes. Elle n’est pas sûre, croyez-moi ! Quand nous serons passés de l’autre côté, nous la longerons, mais à bonne distance.

À peu près cinq cents mètres les séparaient de l’épaisse masse de végétation foisonnante de l’autre rive. Cinq cents mètres durant lesquels ils seraient complétement à découvert et feraient des cibles faciles.

—    J’imagine que ce n’est pas la peine de demander un sort d’invisibilité ? tacla la jeune femme à l’endroit de l’apprenti.

—    Je n’ai pas encore étudié les sorts d’illusions, marmonna Minaud.

—    Ça nous aurait été utile pourtant. Bien ! - elle haussa les épaules - il va falloir être rapides et discrets ! Tenez-vous prêts ! On y va !

—    STOP !

La fille interrompit brusquement son mouvement et se tourna vers l’apprenti qui avait hurlé.

—    Quoi, Minaud ! Qu’est ce qui se passe ?

Elle s’était entre-temps muni de son épée et fouillait avec empressement les alentours du regard, à la recherche de ce qui avait alerté l’apprenti.

Le presque mage sentit qu’il avait fait une boulette dès qu’il avait ouvert la bouche. Cependant, il n’était plus question de reculer. Il n’avait, en vérité, pas la moindre intention d’aller du côté de la mine, toujours attiré qu’il était par la route principale et l’Empire. Il tentait donc, à sa façon, de gagner du temps.

—    Heu, hum ! – il prit son air le plus intelligent – Pourquoi ne pas plutôt passer le gué de nuit ? On serait beaucoup moins visibles !

Il était en vérité extrêmement satisfait de sa trouvaille. Si la jeune femme acceptait, se rangeant ainsi à la plus élémentaire prudence, il aurait une journée de plus pour les convaincre de changer d’itinéraire. Cependant, il déchanta rapidement.

La jeune femme soupira et rengaina son arme.

—    Bien, il faut tout vous expliquer. On ne sera ni plus ni moins visibles la nuit. Ces gars-là sont entrainés à entendre une brindille craquer à cent mètres. Et vous, vous êtes plus bruyants qu’une armée en mouvement ! En revanche, le temps qu’on aura perdu à attendre pour être en lieu sûr, lui on ne le rattrapera pas.

Karl se satisfit de l’explication. Minaud maugréa mais ne trouva rien à ajouter.

—    Et, Minaud ? continua la jeune femme.

—    Oui ? s’enquit ce dernier, reprenant espoir.

—    La prochaine fois que tu as suggestion. Ravale-là.

Sans plus attendre, elle s’élança à toute vitesse au travers de la mince bande de terre boueuse avec la grâce d’une panthère.

À sa suite, Minaud et Karl se précipitèrent vers le gué, courant courbés – ce qui n’est pas vraiment facile pour qui n’est pas habitué - afin de traverser la rivière en étant les moins visibles possible.

Quelques longs instants plus tard, à bout de souffle, ils se retrouvèrent sur l’autre rive et tentèrent de rejoindre Kirly au plus vite. La jeune femme n’avait pas demandé son reste et s’était ruée parmi les hautes herbes de la dense et protectrice végétation. Une fois la pression retombée et les rythmes cardiaques redevenus à peu près normaux, Karl ôta ses chaussures pour les vider de l’eau dont elles s’étaient gorgées lors de la traversée. Minaud fit de même en y ajoutant quelques soupirs et pas mal de ronchonnements.

Sous l’impulsion pressante de la jeune femme, et malgré les demandes répétées de pause de la part des deux garçons, ils reprirent leur chemin, mais en direction du nord cette fois-ci.

Karl s’aperçut bien vite du changement soudain de direction et s’en étonna auprès de la fille.

—    Le gué était au sud. Pas le choix. Mais le village que je veux rejoindre est au nord, lui.

À cette annonce, Minaud exprima bruyamment son mécontentement :

—    Mais c’est n’importe quoi ! s’emporta-t-il. Ça fait je ne sais combien d’heures qu’on marche dans un sens et tout ça pour maintenant faire le chemin en sens inverse ! Je suis sûr qu’on pouvait trouver une meilleure solution ! Si tu nous écoutais aussi un peu de temps en temps au lieu d’en faire qu’à ta tête ! On n’en serait pas là !

—    Si Minaud, moi je serais exactement là où je suis maintenant. Toi, en revanche, tu serais ailleurs oui, dans l’estomac d’un poisson-sabre plus précisément ! rétorqua aussitôt la jeune femme.

« C’est bien envoyé ! » pensa Karl qui ne put s’empêcher de retenir un rire. La réflexion en boomerang tira même un sourire au visage toujours contrarié et boudeur de l’apprenti sorcier. Après tout, Kirly était peut-être une pince-sans-rire sous son épais caractère de cochon.

Au bout de quelques kilomètres qui leur semblèrent interminables, ils commencèrent à s’éloigner un peu de la route. Le chemin qu’ils suivaient, dont le parcours à peine visible sillonnait les bois, se faisait à présent plus escarpé. Celui-ci finit par déboucher, au terme d’une centaine de mètres particulièrement difficiles, sur une petite étendue ensoleillée. Karl se réjouissait d’être enfin sorti de la forêt quand il remarqua qu’ils se trouvaient sur un promontoire circulaire surplombant une large fosse. Le fond de celle-ci, une vingtaine de mètres plus bas, grouillait d’activité. Des dizaines de silhouettes s’y affairaient, au milieu de longs baraquements disséminés un peu partout en ordre disparate. Au sud, on pouvait distinguait la route qui se frayait un chemin au travers des falaises, passait au milieu des constructions, et continuait vers le nord.

—    Venez voir, mais soyez très prudents ! leur chuchota Kirly.

Ils s'avancèrent à plat ventre vers le bord de la falaise jusqu’à atteindre un petit arbuste derrière lequel ils se dissimulèrent.

—    Si j’étais vous, les avertit la jeune femme, j’éviterais de mettre mon nez dans une bruyère gratteuse. Ça risque de ne pas être agréable pour vous.

Minaud se gonfla comme un coq et lui répondit sèchement :

—    Je sais encore reconnaître une Pustula Demangis quand j’en vois une !

Tout en toisant la jeune femme, l’apprenti s’éloigna néanmoins de la plante, l’air de rien, en se grattant discrètement la main. Karl fit de même en se frottant le nez.

De là où ils se trouvaient, ils pouvaient embrasser d’un regard l’entièreté de la mine. Celle-ci s’étendait sur l’ensemble de la fosse et des centaines d’hommes et de femmes semblaient travailler là.

L’entrée du puits, qui ressemblait à une grotte, était située au centre de tout cet enchevêtrement de constructions basses et austères. Il n’y avait pas particulièrement d’aménagements qui indiquaient qu’il s’agît effectivement de l’entrée de quoi que ce fût. Une dizaine d’hommes en guenille attendaient là, surveillés de près par des lanciers aux airs patibulaires.

—    On dirait une prison, murmura Karl qui observait attentivement.

Les deux autres ne répondirent rien.

Une agitation s’empara soudain des hommes de l’entrée quand d’autres silhouettes sortirent de la grotte. Ils avaient l’air nombreux et entouraient un chariot lesté de lourdes pierres. Au centre du plateau, on pouvait distinguer un tout petit coffre maintenu par d’épaisses chaînes.

—    Qu’est-ce qu’ils font ? demanda Karl à voix basse.

—    Ils ont sorti une pierre volante, souffla Kirly.

Minaud suivait la scène en silence, captivé par l’étrange spectacle.

Les hommes miséreux qui patientaient jusqu’à présent prirent le relais autour de l’engin. Sur injonction des lanciers, ils s’efforcèrent de déplacer la lourde charrue. Certains s’étaient placés à l’arrière et la poussaient tandis que d’autres avait empoigné d’épaisses cordes pour la tirer avec difficulté.

Le convoi prit la direction d’un bâtiment trapu qui s’élevait non loin. À mi-chemin, une des roues se prit dans un creux et la charrette bascula un peu en tressautant. L’une des lourdes pierres lestant le plateau glissa avant de tomber lourdement sur le sol. Une grande agitation s’empara aussitôt des mineurs autour du chariot. Celui-ci commença à se soulever du côté où s’était trouvé le leste chu. La nouvelle inclinaison emporta le reste des poids.

Les forçats tentèrent par tous les moyens de retenir la cargaison. Ils tiraient de toutes leurs forces sur les cordes qui pendaient de part et d’autre mais c’était peine perdue.

Les roues de la charrette se détachèrent du sol les unes après les autres. Voyant que leur combat était perdu, les hommes lâchèrent prise avant qu’il ne soit trop tard et chutèrent lourdement. Cependant, l’un d’eux n’eut pas ce réflexe. On le voyait désormais suspendu dans le vide, agrippant une corde de toutes ses forces, une dizaine de mètres au-dessus du sol tandis qu’il prenait encore de l’altitude.

—    Le malheureux, chuchota Kirly. Il est perdu…

Karl et Minaud regardaient la scène, impuissants au drame qui se déroulait sous leurs yeux.

L’homme avait dû arriver à la même conclusion que la jeune femme. Il tenta néanmoins le tout pour le tout pour sauver sa vie. À l’unique force de ses bras, on le vit remonter le long de la corde pour essayer d’atteindre le plateau de la charrette. Mais, alors qu’il n’était plus qu’à un bras de la plateforme, il s’arrêta. L’épuisement avait eu raison de sa combativité. Il tenta une dernière fois de mettre une main au-dessus de l’autre mais n’y parvint pas. Il chuta d’une centaine de mètres. Son corps heurta le sol dans un horrible bruit sourd.

Les mineurs rescapés s’élancèrent pour se porter au secours de leur camarade, mais ils furent violemment rappelés à l’ordre par les soldats en faction. Ceux-ci les menacèrent de leurs armes, rouant de coups les plus récalcitrants en leur ordonnant de se remettre au travail. Le cadavre fut laissé là, à l’endroit même où il était tombé.

Karl était extrêmement pâle. La lente agonie à laquelle il avait assisté lui avait retourné le ventre. Cependant, il voulait encore croire à un miracle. Il tenta de se relever mais Kirly le retint par la manche.

—    Il est … il est sans doute blessé ! Il faut qu’on aille l’aider !

—    Non ! On ne peut rien pour lui ! Il est mort. Et nous, on ne bouge pas d’ici.

—    Mais … on doit …

—    On ne doit rien du tout ! Il est mort. C’est tout ! Et si on se fait remarquer, on rejoindra ces pauvres gens.

—    Minaud ! Toi, tu comprends hin ? On doit l’aider !

Le jeune sorcier affichait un air inhabituellement grave. Il fit non de la tête, n’ajoutant rien de plus. Karl détourna le regard. C’était la première fois qu’il voyait un homme mourir.

—    J’en ai assez vu… partons d’ici… s’il vous plait… parvint-il à articuler, au bord de la nausée.

Il était profondément choqué par ce qu’il venait de voir. Sur le point d’accéder à sa demande, la jeune fille se ravisa soudain :

—    Par-là ! Regardez !

Elle indiquait la route par laquelle des soldats étaient en train d’arriver. Ils devaient être une centaine à entourer une carriole fermée traînée par un cheval visiblement épuisé. L’équidé n’avait pas la carrure d’un animal de trait et de toute évidence, il n’avait pas l’habitude de tirer du chargement sur de longues distances.

Un homme recouvert d’une cape sombre souillée de boue montait un destrier à l’avant de la troupe. Un lourd casque de métal noir, arborant une large plume bleue, lui protégeait la tête et le nez.

—    Je reconnaitrais ce casque entre mille ! C’est celui de… non, ce n’est pas possible, c’est le Sénéchal ! s’exclama Minaud en plissant ses yeux pour mieux voir.

De leur poste d’observation et à cette distance il était dur de distinguer avec certitude le visage de l’homme. L’apprenti se tourna vers Kirly.

—    Il aurait survécu ? s’inquiéta Minaud, l’air soudain épouvanté.

—    Ça ne m’étonnerait pas, grogna Kirly. Les cafards de son espèce sont difficiles à tuer.

—    Qui c’est ? demanda Karl à ses deux compagnons.

Mais il n’obtint pas de réponse.

—    Taisez-vous ! ordonna Kirly. Regardez !

Karl ravala sa question en ronchonnant un peu et reprit son observation.

Un homme, dont les riches vêtements colorés dénotaient au milieu de ce paysage sinistre, sortit de l’une des constructions entourant la mine. Il se dirigea vers les nouveaux venus, accompagné d’une escorte d’une dizaine de soldats. Le Sénéchal était entre-temps descendu de sa monture et les attendait tranquillement.

Les deux hommes se saluèrent comme deux vieux amis. De toute évidence, ils se connaissaient bien. Le gradé accompagna alors le responsable vers l’arrière de la charrette. Il ouvrit un petit panneau et invita le responsable à regarder à l’intérieur. Celui-ci étudia la marchandise un moment et parut satisfait. Commencèrent alors ce qui semblaient être des tractations entre les deux partenaires.

—    Qu’est-ce qu’ils font ? demanda Karl, qui cette fois-ci, espérait une réponse.

—    Ce n’est pas bon ! Cette vermine vient vendre des esclaves, lâcha Kirly, les mâchoires serrées de colère.

Minaud, estomaqué, ne semblait pas en croire ses yeux.

—    Est-ce que quelqu’un veut bien finir par me dire de qui il s’agit ? Tout le monde a l’air de le connaître sauf moi ! s’impatienta Karl.

—    Lui, mon gars, c’est le Sénéchal Armanio !

Des rires éclatèrent derrière eux. Ils se relevèrent aussitôt pour découvrir que trois soldats se tenaient là, à seulement quelques pas. Absorbés par la scène, ils ne les avaient pas entendu approcher. Les sourires arborés par les nouveaux arrivants ne leur dirent rien qui vaille.

—    Regardez ce qu’on a là, les gars ! dit l’un d’eux. C’est le chef qui va être content, je vous le dis !

Kirly s’était instantanément munie d’une épée dans une main et d’un poignard dans l’autre, les tirant de quelque part dans sa cape. Elle se mit immédiatement en garde. Par réflexe défensif, Karl avait quant à lui levé les mains à hauteur de son visage. Surpris, Minaud avait sauté d’un pas en arrière.

Les soldats se ployèrent de rire devant la posture de Kirly.

—    Ho ! Dit donc les gars, on dirait qu’on a affaire à une guerrière !

Celui qui se tenait le plus à droite, se déplaça lentement de manière à les encercler tout en ajoutant :

—    Hé ! Mignonne, tu vas faire quoi avec tes joujoux ?

Kirly ignora complétement la question. Son regard froid se porta successivement sur les trois soldats.

—    Ça fera trois esclaves de plus à vendre ! se réjouit le premier homme, visiblement très content de sa trouvaille.

Celui le plus à gauche examinait Kirly d’un œil expert.

—    Celle-là, je pense que le chef la vendra à un bordel.

—    Ou il préférera la garder pour lui, plaisanta celui de droite. Le chef aime bien s’amuser.

Il avait dit cela tout en fixant la jeune femme, comme un prédateur ne quittant pas sa proie du regard.

—    Allez ça suffit ! Fini de rigoler ! On les capture et on les amène au Sénéchal ! 

Les trois soldats s'avancèrent. Surpris, Minaud recula d’un pas, heurtant de plein fouet Karl qui lui s’avançait pour porter renfort à Kirly.

Les deux garçons perdirent l’équilibre et atterrirent en plein dans la bruyère gratteuse. Minaud laissa tomber son bâton-cage dans sa chute ce qui énerva profondément le volatil qui s’y trouvait. Celui-ci siffla toutes sortes d’injures en langage canari tandis que les deux garçons se mirent à éternuer sans discontinuer.

Les trois soldats s’arrêtèrent net devant le si piteux spectacle et rirent à gorge déployée. Kirly se retourna et roula des yeux en soupirant, dépitée par la scène pathétique.

Soudain, le canari du jeune sorcier se mit à s’agiter tout en sifflant frénétiquement. Il n’aurait pas été davantage pris d’hystérie s’il avait été menacé de passer à la broche.

Un vent violent et tout à fait inattendu se mit à souffler. Tout à coup, un véritable mur d’air balaya les soldats comme s’il se fût agi de fétus de paille. Ils furent projetés plus loin, roulant-boulant sur plusieurs mètres. Kirly avait également subi les effets du souffle, mais elle était indéniablement plus agile et elle se releva presque aussitôt. Profitant de ce fugace mais réel avantage, elle se rua sur le premier garde qui se relevait à peine et lui assena un terrible coup de genou dans l’entre-jambe. L’homme se plia en deux de douleur. La jeune femme conclut son attaque en écrasant le manche de son épée sur l’arrière de son crâne. L’homme perdit aussitôt connaissance et s’affala de tout son long, face contre terre.

De son côté, Karl hésitait, ne sachant pas comment réagir face au deuxième soldat qui se relevait. Il lui fallut néanmoins agir. Sans réfléchir davantage, presque par reflexe, il ramassa une pierre, se jeta sur l’homme et le frappa à la tête. Celui-ci chancela un peu avant de s’écrouler.

Le jeune homme lâcha la pierre et regarda ses mains, incrédule.

—    Je l’ai tué ? Je l’ai tué ? Je ne voulais pas ! Je suis désolé… Monsieur ? Monsieur ? Ça va aller ?

Il s’approcha du corps de son adversaire afin de lui venir en aide mais Kirly s’interposa.

—    Rassure-toi, il n’est pas mort, juste inconscient. Ces hommes-là sont solides, malheureusement ! Ils en ont vu d’autres.

Tandis qu’elle disait cela, elle regardait le troisième soldat qui avait pris ses jambes à son cou et était désormais hors de portée. La fille lâcha un juron et se tourna vers Karl et Minaud.

—    Il faut qu’on s’en aille ! Vite ! 

Les deux garçons se grattaient compulsivement sous les effets urticants de la « Pustula Demangis » qu’ils avaient écrasée. La main droite de Minaud avait doublé de volume tandis que tout le côté droit du visage de Karl était rouge, enflé et le démangeait atrocement. Ils faisaient peine à voir mais cela n’éveilla pas chez Kirly la moindre pitié.

Lorsqu’elle leur parla, ce fut pour les presser davantage. L’apprenti eut tout juste le temps de ramasser son bâton-cage avant de courir à toutes jambes derrière les deux autres qui s’enfuyaient déjà.

—    Ça gratte, c’est horrible ! gémit Minaud durant leur course.

—    Arrête de râler ! Garde ton souffle plutôt ! Ça va passer d’ici une heure ou deux, lui lança Kirly. Par contre, si Armanio nous rattrape, ça va être beaucoup plus désagréable pour nous tous.

—    Qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? C’était quoi ce vent ? demanda Karl en haletant.

—    Tu le sais toi ? répondit la jeune femme. On est en vie c’est ce qui compte !

—    Et où on va maintenant ?

—    Il y a un village plus loin, à quelques kilomètres au nord. C’est là où nous allons. J’y connais quelqu’un. Nous y serons en sécurité !

Derrière eux, l’apprenti mage tentait de suivre la cadence mais se laissait de plus en plus distancer.

—    On peut ralentir un peu ? proposa Karl qui s’inquiétait pour le jeune garçon. On est assez loin, non ?

Minaud ne pouvait plus suivre. S’ils ne ralentissaient pas leur allure, ils le laisseraient derrière eux, avec ce que cela impliquait pour sa survie.

De mauvaise grâce, Kirly se résigna à faire une pause pour l’attendre et lui laisser le temps de reprendre son souffle. Le village n’était plus très loin désormais. Ils y seraient avant la nuit.

Ils reprirent la route à un rythme moins effréné. Karl en profita pour revenir sur la question qui le taraudait.

—    C’est qui alors, ce Sénéchal Armanio ?

—    C’est le Sénéchal d’ ÉterMer, l’informa Minaud.

L’absence de réaction de Karl à cette annonce encouragea Kirly à poursuivre :

—    En gros, c’était le chef de l’armée de la cité que tu as vue tomber. Faut croire qu’il s’en est sorti. - elle fit une pause avant de continuer - C’est une belle ordure !

Minaud ne tenta pas de défendre le Sénéchal, bien qu’ils fussent tous deux issus de la même Cité. Cette absence de solidarité entre rescapés de la même catastrophe ne pouvait vouloir dire qu’une chose, le sorcier approuvait la jeune femme. Cela n’augurait rien de bon, tellement ces deux-là étaient rarement d’accord. Évidemment, Armanio était un marchant d’esclaves et d’ordinaire cela suffirait pour faire l’unanimité contre lui. Mais quelque chose soufflait à Karl que ce n’était pas tout. Qui pouvait-être réellement cet homme ?

À mesure qu’ils avançaient, la forêt se clairsemait de plus en plus. Lentement, le décor changeait et les arbres laissaient peu à peu leur place à de petites parcelles cultivées. On y apercevait quelques paysans travaillant la terre. Certains relevèrent la tête pour saluer rapidement la jeune femme. Le chemin entama une pente douce, serpentant vers le sommet d’une petite colline. Un village y était perché, surplombant la forêt et les champs. Les trois voyageurs franchirent une vague clôture qui devait faire office de protection contre les attaques tout autant que d’enclos pour les bêtes.

Kirly informa les deux garçons que ce village se nommait Akara, de même que la petite région qui l’entourait. On y vivait d’ordinaire du commerce, des cultures et de l’élevage mais ces derniers temps, les villageois avaient également à se défendre, avec les moyens du bord, des attaques de plus en plus régulières des chasseurs d’esclaves. Une centaine d’âmes y vivaient, dans une trentaine de modestes chaumières.

Minaud regardait dédaigneusement les alentours.

—    Ça a l’air très pauvre, renifla-t-il. Qu’est-ce qu’on vient faire ici ?

Kirly le dévisagea.

—    Je ne sais pas si tu as remarqué, lui rétorqua-t-elle sèchement, mais on n’a ni abri ni nourriture et on est poursuivis par des soldats à la solde d’Armanio. Alors, si tu as une meilleure idée, je t’en prie. Nous t’écoutons.

Minaud restant muet, Kirly conclut d’un ton péremptoire :

—    Si ces braves gens veulent bien nous aider, on aura beaucoup de chance.

« Un point pour Kirly » pensa Karl.

Il regarda le visage ronchon de Minaud qui venait de se faire mettre au tapis.

Ils suivirent en silence la jeune femme qui connaissait le chemin. De temps en temps, elle saluait de la main des villageois qui lui rendaient son salut avec enthousiasme. De toute évidence, la fille jouissait ici d’une certaine notoriété.

Ils finirent par s’arrêter devant une petite chaumière un peu à l’écart des autres. Karl et Minaud restèrent un instant interdits devant la singulière maisonnette. Ils emboitèrent le pas de Kirly qui ouvrit un petit portillon propret, donnant sur un jardinet foisonnant de verdure.

—    Incroyable, murmura Minaud. Tu as vu, Karl, c’est une Drosera Influée !

Devant l’air dubitatif du jeune homme, l’apprenti continua :

—    C’est une plante carnivore qui réagit aux vents Influents ! Je ne savais pas que cette variété pouvait pousser dans la région ! Je me demande bien ce qu’on peut en faire !

Minaud imaginait, avec délice, des sorts capables de faire de la plante une arme terrible capable de dévaster les rangs d’une armée.

Karl laissa le jeune apprenti à ses étranges idées. Lui était davantage intéressé par l’architecture de la chaumière. Celle-ci avait la forme d’un gigantesque champignon. Toute en courbes et rondeurs, chapeautée d’un lourd toit de chaume, elle se dressait au milieu du jardin débordant de fleurs. De petites fenêtres circulaires à croisillon perçaient la façade de pierre, entourant une porte en bois sculptée de motifs fleuris.

—    Vous venez, ou quoi ? s’impatienta la jeune femme depuis le porche.

Les deux garçons voulurent la rejoindre. Ils durent cependant relever une dernière épreuve ; un véritable troupeau de poules leur barrait la route. En leur milieu, un coq les défia d’un regard mauvais. Le gallinacé n’avait pas l’air de vouloir bouger d’un ergot. Dans une tempête de caquètements outrés, les deux garçons se frayèrent un chemin jusqu’à la jeune femme. Le canari de Minaud s’était entre-temps mêlé de la partie, sifflant moult insultes à l’endroit de ses congénères à plume.

Ils finirent par se placer, dans ce tapage indescriptible, aux côtés de Kirly qui leur fit les gros yeux. S’ils avaient voulu être discrets, c’était raté.

Elle souffla tout en tirant sur une petite cordelette qui pendait sur la droite de la porte. Un son de cloche retentit depuis l’intérieur de la maison. Le tintement fut repris en chœur par un autre, puis un autre dans le jardin, et encore un autre, et ainsi de suite. Toute la maison s’était mise à tintinnabuler.

Entre-temps, la jeune femme avertit les deux garçons :

—    Sacha est une puissante guérisseuse alors tenez votre langue ! Ne la contrariez pas ! Surtout toi, Minaud !

Minaud prit un air parfaitement outré. Il marmonna qu’on s’en prenait toujours à lui et qu’il savait faire attention quand même. Puis il réfléchit un instant avant de réaliser.

—    Une sorcière ? Dans un endroit pareil ?

Mais la porte s’ouvrait déjà, refermant dans la foulée toute possibilité de réponse. Une petite dame apparut dans l’encadrement. Sa ressemblance avec la maison était frappante. D’un âge certain, rondelette, la vieille femme arborait une chevelure blanche toute bouclée et impressionnante d’abondance. Un détail attira immédiatement l’attention des deux jeunes hommes : ses cheveux étaient emplis de fleurs. De vraies fleurs ! Pas des bijoux décoratifs ou des fleurs coupées prêtes à faner. Ils ne purent cependant pas s’attarder sur cet étrange détail car la sorcière les toisait.

—    Une sorcière végétaliste, pour être précis, corrigea-t-elle d’un air détaché. Et qu’est-ce qu’il a cet endroit, mon petit ? Il ne te plaît pas ?

Minaud devint plus blanc qu’un linge tandis que les deux autres le regardèrent, ahuris. L’apprenti avait-il réussi l’exploit de vexer la sorcière avant même de rentrer ?

—    Euh… dit-il essayant de se rattraper, affublé de son sourire le plus attendrissant. C’est une bien jolie maison que vous avez là, Madame !

Cette piteuse tentative n’eut pas l’air d’avoir le moindre effet sur la guérisseuse.

—    Je sais, je sais, répondit-elle distraitement avant de se tourner vers la jeune femme. Kirly ! Ça me fait si plaisir de te voir ! - elle la serra dans ses bras - Ces petits louveteaux sont avec toi ?

Kirly fut obligée d’admettre que oui, bien que cela lui coûtât un peu de le reconnaître, surtout en qui concernait l’apprenti sorcier. Elle espérait que Sacha ne lui en tiendrait pas rigueur.

—    Alors si ce sont tes amis, ils peuvent entrer, les invita simplement la vieille sorcière.

Au moment où Minaud franchissait le seuil, elle tapota son petit couvre-chef pointu.

—    Par contre, pas de sorts, ou de charabia de mage chez moi, jeune homme ! le prévint-elle.

—    Ho, pas de risque pour ça, Sacha, ne t’en fais pas ! se moqua Kirly depuis l’intérieur.

Karl étouffa un rire.

Minaud se renfrogna et rentra.

—    Promis, m’dame, dit-il en passant.

Ils se retrouvèrent tous dans une pièce aux dimensions modestes. En son centre, une vieille table en bois, polie par les ans, était entourée de quatre chaises tout aussi âgées. Karl jeta un coup d’œil éberlué vers l’autre meuble qui partageait le petit espace ; une monumentale étagère qui faisait tout à la fois office de bibliothèque et de rangement pour tout un amoncellement d’objets et de flacons aux airs indubitablement magiques. Se côtoyaient ainsi, sans ordre apparent, des livres de recettes de cuisine, de vieux grimoires de botanique dont les reliures seules auraient suffi à alimenter nombre de cauchemars et des bocaux aux étranges contenus. De nombreuses autres planches parsemaient les murs, accueillant d’innombrables cloches de verre abritant des semis.

—    Asseyez-vous, les enfants, pendant que je vous prépare des rafraîchissements.

Elle disparut dans la pièce attenante avant de revenir avec un plateau chargé d’eau, de sirops et de tout un assortiment de petits gâteaux secs.

—    Ce n’est pas souvent qu’on a de la visite par ici, dit-elle en souriant. Toi ma petite, je te connais, mais qui sont tes amis ? Il ne me semble pas les avoir déjà rencontrés. Tu me fais les présentations ?

—    Ce ne sont pas mes… commença à se défendre la jeune femme.

Mais Karl la coupa de justesse :

—    Je m’appelle Karl, Madame, et voici Minaud.

La sorcière étudia attentivement les deux garçons.

—    D’où tu sors ces vêtements bizarres, demanda-t-elle à Karl.

Le jeune homme regarda une seconde son jean délavé, ses baskets boueuses et son t-shirt déchiré en de multiples endroits.

—    Ce ne sont pas des vêtements bizarres, répondit le jeune homme un peu vexé. Ils sont même très communs ! Enfin… crut-il bon d’ajouter, de là d’où je viens…

La sorcière plissa les yeux, visiblement intriguée.

—    Ha ? Et d’où viens-tu, exactement ? J’ai un peu voyagé dans ma vie, et je n’ai jamais vu personne vêtu de la sorte.

—    Je me suis perdu en me promenant dans les bois, soupira Karl. D’un seul coup, tout est devenu bizarre ! Il y a eu cette bête et…

—    Ouh là ! Doucement mon garçon ! Tu sais, je me fais vieille et à l’âge que j’ai, il faut tout m’expliquer lentement, sourit Sacha les yeux brillants de malice.

Alors Karl, Kirly et Minaud racontèrent leurs histoires. Pour ainsi dire, ils les racontèrent tous les trois en même temps, dans un cafouillage certain durant lequel ils s’interrompirent souvent les uns les autres pour ajouter un détail. Sacha essayait de suivre ce méli-mélo en posant quelques questions quand un point restait à éclaircir et finalement, après un bon moment et pas mal de petits gâteaux engloutis, cela fut un peu plus clair dans l’esprit de la sorcière.

—    Donc, si je comprends bien, résuma-t-elle, toi tu es un oiseau tombé du nid, toi tu n’as plus de maison, et toi - désignant Karl - hum… toi, c’est un peu plus compliqué. Et tous les trois, vous êtes probablement recherchés par Armanio … c’est ça ?

Somme toute satisfaits de cette synthèse assez juste, les trois invités opinèrent.

—    Ce qui m’embête le plus dans l’immédiat, c’est ce satané sénéchal ! Ce cafard aurait pu avoir le bon goût de s’écraser avec sa cité quand même ! Ça aurait été la moindre des choses après tout ce qu’il a fait …

—    Le problème c’est qu’il n’est pas tout seul ! Il a une petite armée avec lui, ajouta Kirly.

La vieille dame se frotta le menton.

—    Oui, ça ne sent pas bon tout ça… Il va falloir qu’on aille en toucher deux mots au Sage dès demain. - elle se tourna alors vers Karl - quant à toi mon bonhomme… hummm …

Le jeune homme la regarda plein d’espoir ; peut-être que la vieille sorcière pouvait faire quelque chose pour lui ?

—    Je suis désolée, dit-elle. J’aimerais pouvoir t’aider crois le bien, mais ton problème dépasse de très loin l’étendue de mes pouvoirs. Je ne comprends pas bien ce qui a pu t’arriver, alors de là à pouvoir t’aider …

La phrase resta en suspens, emportant avec elle les espoirs de Karl. Le jeune homme essaya de faire bonne figure avec un sourire poli mais le cœur n’y était pas.  

—    Je comprends, je comprends… murmura-t-il. Pas de soucis…

—    Cependant… peut-être qu’il y aurait quand même quelque chose à tenter… ajouta la guérisseuse.

Karl releva la tête de surprise pendant que la vieille continuait :

—    Tu sais, ajouta-t-elle en souriant, nous autres détenteurs du Don, nous sommes un peu comme les chiens, on se renifle de loin ! C’est comme ça que je sais que dans les Montagnes du Nord, à quelques jours de marche d’ici, un puissant sorcier s’est installé il y a quelques temps déjà.  Malheureusement… je n’ai aucun moyen de savoir de qui il s’agit, ni s’il voudra bien t’aider… mais qui sait ? Peut-être qu’il pourrait faire quelque chose pour toi ?

« Ça fait beaucoup de « si » et de « peut-être » mais c’est déjà mieux que rien », se dit Karl.

Kirly réfléchit à haute voix.

—    Quelques jours de marche… en longeant les frontières de l’empire en plus… ce n’est pas sans danger !

La sorcière afficha un air soudainement grave en s’adressant à la jeune femme :

—    Ton ami a une chance d’y arriver en vie, mais ce serait mieux que tu l’accompagnes. Seul, je ne donne pas cher de sa peau.

Minaud alors s’exclama, comme animé d’une subite et nouvelle détermination :

—    On va l’accompagner ! Hein, Kirly ?

Kirly grogna quelque chose d’inaudible. Elle regarda Minaud d’un air furieux. Pour qui se prenait-il ? Il n’avait pas à décider pour elle, bon sang !

À deux doigts de lui apprendre la vie, par principe, elle préféra finalement se raviser et finit par déclarer, un peu à contre-cœur :

—    Hummm… bon… c’est d’accord, j’irai avec eux.

Karl, visiblement soulagé d’un poids énorme, affichait un grand sourire tandis que Minaud, très enthousiaste, se réjouissait d’une nouvelle aventure.

Soudain, le ventre de l’apprenti sorcier émit un gargouillis sourd qui ne trompa personne.

—    Mais voilà que j’en oublie les règles les plus élémentaires d’hospitalité ! – Sacha se releva brusquement d’un bond - Et si nous dînions les enfants ? Vous devez avoir faim ! J’ai justement préparé un bon ragoût dont vous me direz des nouvelles !

La sorcière disparut comme par magie dans la cuisine où les trois jeunes l’entendirent s’affairer.

—    Quatre chaises… un ragout… vous pensez qu’elle savait qu’on allait venir ? s’étonna Karl tout bas.

—    C’est une sorcière, expliqua doctement Minaud, une consœur !  Elle a dû sentir que nous arrivions, c’est sûr ! Mon maître m’a déjà expliqué que dans certains cas…

—    Sacha est très forte, le coupa Kirly qui décidément n’aimait pas beaucoup les exposés magiques.

La vieille guérisseuse apporta assez à manger pour un régiment de soldats affamés, sans parler de tout un assortiment de sirops et de pâtisseries supplémentaires. Le repas, bien entendu, s’avéra délicieux. Sacha et ses trois convives continuèrent de discuter un bon moment autour de la table. Ce fut l’occasion pour elle de faire un résumé détaillé à Kirly des derniers cancans en cours dans le village.  La jeune femme, dont il était difficile de savoir si elle était réellement intéressée par ce flot d’informations, joua néanmoins parfaitement son rôle de convive en alimentant régulièrement la conversation. Comme quoi, Kirly pouvait se montrer de bonne compagnie quand elle le voulait… Minaud, quant à lui lorgnait régulièrement les épais grimoires de la bibliothèque. Il mourrait d’envie d’y jeter un coup d’œil. Discrètement il tenta d’aller les voir de plus près pendant que les deux femmes se racontaient les histoires d’un certaine Palola qui aurait refusé les avances de Bello, un homme du village. Un petit « Tsss Tsss » le rappela à l’ordre.

—    On ne zieute pas les livres des autres, jeune homme !

Lorsque le dîner fut achevé et tous les participants repus, la sorcière se leva pour débarrasser. Karl lui emboita le pas pour l’aider et se rendit avec elle dans la cuisine.

Il écarquilla les yeux tellement cette nouvelle pièce dénotait de celle qu’il venait de quitter. Un immense poêle sur lequel mijotait un énorme chaudron occupait une bonne partie de l’espace. Tout était parfaitement propre et rangé avec soin.

—    Tu peux poser tout ça ici, l’invita la vieille femme. Merci Karl ! Je m’occupe du reste, tu peux rejoindre tes amis.

Le jeune homme comprit que Sacha n’aimait pas trop que des intrus se trouvent dans sa précieuse cuisine, le véritable cœur de la petite chaumière.

Il se faisait tard et la nuit était déjà bien installée au dehors. Ils aidèrent la vieille femme à aménager un coin dans la petite pièce pour qu’ils puissent dormir confortablement tous les trois. Sacha leur apporta d’épaisses couvertures et un lot de coussins confortables.

—    Ce n’est pas le grand luxe mais vous aurez chaud et vous serez à l'abri, dit-elle. Demain, nous irons voir le sage ensemble. Bonne nuit à vous trois, les enfants.

Ils la remercièrent chaleureusement pour son hospitalité et s’endormirent rapidement.

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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