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Chapitre 3 - Une réunion tout sauf ennuyeuse - Partie 1

Chapitre 3 - Une réunion tout sauf ennuyeuse - Partie 1

Publié le 17 nov. 2021 Mis à jour le 17 nov. 2021
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Chapitre 3 - Une réunion tout sauf ennuyeuse - Partie 1

Assis à sa table de travail dont le bois précieux finement sculpté était poli par les innombrables heures qu’il y avait passées, le vieil homme avait cessé d’écrire pour réfléchir un moment. Ses yeux d’un vert pâle, entourés de fines rides qui trahissaient un âge certain, se perdirent un instant dans le vague. Il hésita avant de reprendre sa plume, annotant mécaniquement une feuille de son écriture fine. Mais bientôt il la tapota distraitement sur l’encrier ouvragé qui lui faisait face.

Contemplant le bureau parsemé de hautes piles de documents, il posa à nouveau l’instrument, cessant là son travail. Il regarda sur sa gauche avant de soupirer. Finalement, il se leva et alla chercher un petit coffre sur l’une de ses étagères. L’aspect simple et sans fioritures de l’objet dénotait avec le luxe et la rareté des autres résidents de la bibliothèque monumentale d’où il fut extrait, mais sa place centrale indiquait néanmoins sa grande valeur. Tous les murs de la pièce étaient couverts de livres et d’objets étranges. Des tableaux et des tapisseries, représentant des paysages lointains, ornaient çà et là les quelques vides laissés par tout le bric-à-brac savamment organisé. Faisant face à l’impressionnant bureau, une fenêtre dont les rideaux étaient tirés laissait pénétrer quelques rayons de lune.

Une bougie posée sur la table éclairait d’une pâle lueur le visage de l’homme lorsqu’il posa le coffre devant lui. Il soupira encore, hésita une dernière fois et finalement l’ouvrit. Celui-ci était rempli de petites pierres brillantes légèrement luminescentes. Son visage prit une légère teinte verdâtre sous l’effet de la lumière émise par les pierres. Il pouvait voir son reflet sur les multiples surfaces minérales parfaitement lisses. Les petites images de lui-même qui lui étaient renvoyées montraient des traits fatigués. D’ordinaire d’apparence stricte, avec ses cheveux blancs coupés très courts et sa fine barbe finement taillée en pointe, le poids des responsabilités et de la fatigue accumulée s’ajoutaient désormais à l’austérité nécessaire à un haut fonctionnaire tel que lui. Il attendait parfaitement immobile, ne pouvant détacher son regard de ces petites pierres magiques.

Une voix se fit alors entendre.

— C’est à quel sujet ? demanda-t-elle.

— À moi aussi, ça me fait plaisir de te parler. C’était quand la dernière fois ? demanda doucement le vieil homme.

— Des années, répondit la voix. Que me veux-tu ?

— Je voulais t’annoncer moi-même que la Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse a été attaquée et détruite hier.

La voix ne répondant rien, le vieil homme décida de continuer sur sa lancée. Son interlocuteur après tout, n’était pas de ceux avec qui on prend des gants.

— Je voulais savoir si tu y étais pour quelque chose, dit-il tout net.

La voix garda encore le silence un moment puis finalement répliqua :

— Qu’est-ce qui te fait dire que c’est moi ? Une Cité Céleste est attaquée, et c’est forcément à moi que tu penses.

La voix était en colère à présent, c’était à prévoir … Le vieil homme secoua la tête de dépit.  

— Des témoins ont rapporté qu’un dragon gigantesque était responsable. Ces bêtes-là ne sortent pas de nulle part et ne s’attaquent pas à nous. J’ai donc pensé qu’il fallait d’immenses pouvoirs pour générer un tel phénomène. Je sais bien que cette Cité représentait un ennemi pour toi mais…

— Tu as l’air déjà sûr que c’est moi, répondit la voix d’un ton outré. Puisque je suis déjà condamné, pourquoi m’avoir contacté ?

— Mon frère, répondit le vieil homme. Je voulais simplement te prévenir - il hésita un instant avant de reprendre – que l’Empereur a convoqué une réunion des Éminences. Même s’il s’agissait d’une cité autonome, c’était surtout un allié de l’Empire de Sa Majesté. Sa destruction n’est pas du tout appréciée ici.

— Je me moque de ce que peut bien penser l’Empire, répondit tout net la voix. - puis, après une courte pause - J’ai fait ce que j’avais à faire. Cette Cité était un repaire de rats. Ne te souviens-tu pas de ce qu’il s’est passé ? As-tu perdu la mémoire ?

— Je me souviens aussi bien que toi des événements passés, mon frère.

— Des fois, j’en doute.

Le reproche claqua net dans l'atmosphère du bureau feutré.

— Je suis désolé de ne pas pouvoir faire plus pour toi, lui répondit le vieil homme. Tout cela m’a mis dans une situation profondément délicate, tu sais ?

— Je suis moi-même dans une situation autrement délicate, répondit la voix provenant des pierres.

— Je voulais simplement te prévenir de faire attention ces prochains jours. Je ne pense pas que tout cela reste sans conséquence.

— Je te remercie de tes conseils avisés. - tout dans le ton de la voix respirait l’ironie - À bientôt mon frère, et je te prierai d’utiliser les pierres à parlotte que je t’ai offertes de manière plus judicieuse désormais.

Le tas de pierres perdit sa lueur. Le vieil homme soupira. La conversation s’était déroulée exactement comme il l’avait redouté. Il essaierait une fois de plus de couvrir son frère, mais la tâche n’allait pas être aisée. Il referma avec précaution le précieux coffret et alla le reposer à sa place.

***

 

Baignée de lumière mais froide comme un tombeau, l’immense salle était encore presque déserte en cette heure matinale.

Ses pas résonnaient sur le marbre blanc pendant qu’il longeait la grande table bordée de hauts fauteuils austères encore inoccupés.

Il finit par trouver celui qui lui avait été réservé et s’y assit dans un silence presque religieux, observant les quelques serviteurs présents qui ajoutaient encore des sièges jusque sous les coursives.

Cet endroit, le vieil homme ne l’appréciait que fort peu. Non pas que son architecture eut laissé à désirer car il lui reconnaissait d’indéniables qualités. Ses dimensions étaient à peine croyables, même pour quelqu’un comme lui, pourtant habitué à la démesure des monuments hérissant de leurs tours acérées les cités jumelles. De hautes colonnes lisses venaient soutenir de larges coursives et rejoignaient la coupole de cristal loin au-dessus de sa tête. Des vitraux démesurés dépeignant les batailles les plus marquantes de l’histoire de l’empire ornaient les murs sur plusieurs étages. La lumineuse clarté solaire dont les rayons étaient blanchis en traversant les matériaux magiques du dôme venaient donner à ce tableau une impression d’irréalité presque dérangeante.

Mais tout cela ne lui était pas forcément désagréable, non. Ce qui lui déplaisait, pensa-t-il, était qu’il avait l’impression de se trouver dans un temple. Un lieu de culte voué à un dieu froid et cruel. Une divinité pour qui la guerre et la paix ne seraient finalement que le résultat de décisions prises dans ces locaux dénués volontairement de vie, et dont les bons vouloirs épargneraient ou scelleraient le sort de légions d’âmes.

Tout y était minéral, blanc, sans aspérité à l’image de l’idéal d’ordre que les grands Sénéchaux de l’empire chérissaient ici.

C’était pourtant là, dans la grande salle de l’état-major de l’armée céleste qu’aurait lieu la conférence des éminences voulue par Sa Majesté. Ici, au sein de la Cité Céleste Protectrice et Puissante, la sœur belliqueuse parmi les deux îles jumelles.

Le vieil homme avait bien tenté de proposer le palais, au centre même de la Cité Capitale, mais la fin de non-recevoir qu’il reçut le fut sans détour et il dut se résigner devant l’implacable décision.

Il sursauta lorsque tout à coup les portes s’ouvrirent, laissant s’écouler dans une assourdissante cacophonie le flot des émissaires, hiérarques et autres militaires qui avaient été invités à siéger.

Tous cherchaient leur place, en se saluant, en se bousculant parfois et en pestant finalement lorsque celle-ci bien sûr ne manquait pas de leur déplaire.

« Même la rupture d’un barrage ne provoquerait pas pareil tumulte » songea-t-il en souriant intérieurement, lorsqu’il sentit une présence qui s’installait près de lui.

— Haut Conseiller Ebenezer, lui dit son voisin d’une voix réjouie qu’il reconnut immédiatement. Ainsi, j’aurai l’honneur d’être votre voisin.

— Sénéchal Akiri … répondit-il dans un vague hochement de tête.

Le militaire au visage sec lui fit un sourire en réussissant l’exploit d’y mêler à la fois perfidie et bonhommie. Son uniforme entièrement anthracite était celui des brigades de la mort dont il était un des commandants les plus respectés, pour ne pas dire les plus crains. Trois épaisses chaines en argent venaient maintenir les deux pans de son veston, solitaires ilots de lumières au milieu de la nuit, avec à leurs extrémités des boutons à la forme de crâne. Au-dessous, on distinguait le lugubre plastron traditionnel du régiment dont les propriétés magiques disait-on le rendait impénétrable par les lames ennemies, entre autres qualités. La présence de cet individu, dont la brutalité et la cruauté n’était plus à présenter, n’était pas au gout du haut conseiller.

— Vous êtes proche de Sa Majesté, je me trompe ? Que pense-t-il de tout ça ?

Ebenezer se retourna légèrement vers son voisin.

— Vous comprendrez bien, Akiri, qu’il m’est impossible de vous répondre. Les paroles de l’Empereur sont précieuses, mais surtout secrètes.

Le soldat allait répondre lorsque le chambellan de la forteresse fit son apparition de l’autre côté de la salle. Affublé d’un exubérant costume rouge vif et d’un chapeau bicorne débordant de plumes de paon, l’homme de petite taille se dirigea d’un bon pas vers le trône et s’arrêta net dans une posture toute théâtrale. Il dégaina alors, comme s’il s’agissait d’une arme puissante, une cloche dont il tint le manche avec poigne.

— Mesdames et Messieurs, silence devant le Gouverneur Georges, le Sénéchal Eck et l’Archimage Palonto ! hurla-t-il tout en agitant violemment son instrument.

Akiri ne put s’empêcher de ricaner devant le curieux spectacle.

— Il a encore grossi non ? Vous ne trouvez pas ? demanda-t-il en se penchant vers le haut conseiller.

Ignorant délibérément la remarque moqueuse de son irritant voisin, le vieil homme s’intéressa aux trois personnages qui s’avançaient vers les hauts trônes en bout de table pendant que toute l’assistance se levait pour les accueillir.

Le gouverneur George, dirigeant de la Cité Céleste Protectrice et Puissante, resta debout pendant que les deux autres s’assirent. Sans être de petite taille, sa prestance donnait l’impression qu’il était bien plus grand qu’il n’était vraiment. Ses vêtements d’un luxe simple étaient du même blanc laiteux que les toges des hauts conseillers. Il repoussa les pans de sa cape sombre retenue par un imposant médaillon en or tout en parcourant l’immense salle d’un regard dénué d’expression.

— Je vous remercie d’avoir répondu présent à l’invitation de sa majesté. Vous pouvez vous assoir, dit-il d’une voix forte pendant que les éminences s’asseyaient dans un murmure d’étoffe froissée. Sa Majesté l’Empereur m’a mandaté pour présider cette conférence. J'espère être à la hauteur du grand honneur qui m’a été confié. Vous savez déjà tous pourquoi nous sommes ici. Laissez-moi cependant vous rappeler les faits. Il y a trois jours, au matin, la Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse a été impitoyablement attaquée par un dragon. Malgré la résistance héroïque de la Cité dont quelques témoins se sont fait les échos, celle-ci n’avait malheureusement aucune chance. Le dragon s’est attaqué à elle jusqu’à ce que son cœur de pierres volantes soit endommagé, ce qui a eu pour conséquence de la déséquilibrer. À ce moment-là, sa chute était malheureusement inévitable. Les conséquences, comme vous pouvez l’imaginer, sont absolument dramatiques. Aussitôt que l’Empire a eu connaissance des événements, nous avons envoyé sur place un détachement de gardes célestes afin d’apporter l’assistance nécessaire à notre allié. La Cité ne comptait pas moins de dix mille âmes. Il n’y a aucun survivant. C’est une terrible tragédie ! Le Roi Igor IV, son dernier souverain, est mort avec son royaume. L’Empire, avec la destruction de cette cité perd un partenaire commercial de premier plan et plus encore une amie. Sa Majesté l’Empereur a appris la nouvelle avec une grande contrariété mais aussi une profonde tristesse et souhaite vous renouveler à tous ici sa promesse de protection bienveillante. Je laisse maintenant la parole au Sénéchal Eck.

L’homme assis à sa droite se leva alors dans un silence presque surréaliste. Il était le chef d’état-major de l’armée céleste, et à en juger par les nombreuses décorations qu’arborait son uniforme impeccable, il entendait que cela se sache. Ebenezer qui s’était attendu à une remarque d’Akiri lui jeta un coup d’œil fugace. Celui-ci était tourné vers lui et il lui fit un sourire faisant apparaitre des canines semblables à des crocs de loup. Le vieil homme refréna un frisson et se retourna vers les orateurs car déjà le haut gradé commençait son discours.

— Messires ! Vous tous ici ! Je vais être bref. Nous ne pouvons pas admettre la perte d’une Cité Céleste sans réagir. En tant que chef des armées, j’ai pris la décision que dès aujourd’hui la Garde Céleste serait déployée sur tout le territoire, les postes-frontières vont également recevoir des effectifs supplémentaires et les patrouilles seront doublées. De plus, j’ai demandé aux experts de la fabrique d’armes lourdes de se pencher sur la question des dragons. De toute évidence, les balistes ne sont pas des moyens de protection suffisants et il nous faut disposer d’armes plus efficaces pour ce type d’attaques. Nous avons déjà des pistes et nous vous tiendrons au courant des avancées. Je m’adresse également à nos alliés dont les augustes émissaires sont parmi nous aujourd’hui. Nous pouvons vous soutenir militairement en ces heures difficiles ! Nous pouvons vous fournir hommes et matériels afin d’assurer votre protection ! Vous n’êtes pas seuls et l’empire viendra toujours en aide à ses alliés ! Dès la fin de la réunion, vous pourrez soumettre vos demandes afin qu’elles soient traitées dans les meilleurs délais. Merci.

Quelques applaudissements peu fournis marquèrent la fin de sa prise de parole.

Ebenezer entendit dans son dos un de ces représentants à qui l’on promettait sécurité et protection qui murmurait à un de ses collègues.

— Jamais rien n’est gratuit avec l’empire. Soyez en sûr ! Profiter de ce drame pour encore resserrer la main mise sur les cités alliées. Quelle honte ! Nous n’accepterons jamais ça.

— Vous grossissez un peu le trait, mon ami. Sur notre cité en tout cas, nous ne dirions pas non à quelques armes supplémentaires. Ce dragon a l’air terrifiant …

— Vous faites comme vous voulez, mais vous verrez que ce que je vous dis est vrai. Vous ne serez plus autonome dans quelques années. Vous verrez… et puis vous l’avez vu vous, ce dragon ? existe-t-il vraiment ?

« Cet oiseau de mauvais augure a partiellement raison, pensa le vieil homme. Bien sûr le monstre était réel, cela ne faisait pas de doute, et là-dessus il commettait une lourde erreur. Cependant l’empire profitait de toutes les situations pour renforcer sa suprématie et sur ce point il faisait preuve de lucidité, mais ce n’est pas aujourd’hui qu’un tel avertissement pouvait être entendu. »

— Ne soyez pas ridicule enfin ! répondit l’autre mettant fin à la courte discussion.

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