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Chapitre 3 - Une réunion tout sauf ennuyeuse

Chapitre 3 - Une réunion tout sauf ennuyeuse

Publié le 19 avr. 2022 Mis à jour le 21 avr. 2022
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Chapitre 3 - Une réunion tout sauf ennuyeuse

Assis à sa table de travail dont le bois précieux finement sculpté était poli par les innombrables heures qu’il y avait passées, l’homme avait cessé d’écrire pour réfléchir un moment. De fines rides s’étiraient depuis ses yeux d’un vert pâle, trahissant tout à la fois son âge et sa fatigue. Son regard se perdit un instant dans le vague. Il hésita avant de reprendre sa plume, annotant mécaniquement une feuille de son écriture fine. Mais bientôt il la tapota distraitement sur l’encrier ouvragé qui lui faisait face.

Contemplant le bureau parsemé de hautes piles de documents, il posa à nouveau l’instrument, cessant son travail. Il regarda sur sa gauche avant de soupirer. Finalement, il se leva et alla chercher l’objet de ses tourments. Il souleva délicatement le petit coffre qui reposait sur l’une de ses étagères. L’aspect simple et sans fioritures de ce dernier dénotait avec le luxe et la rareté des autres résidents de la bibliothèque monumentale. Sa place centrale, néanmoins, révélait sa grande valeur. Tous les murs de la pièce étaient couverts de livres et d’objets étranges. Des tableaux et des tapisseries, représentant des paysages lointains, ornaient çà et là les quelques vides laissés par tout le bric-à-brac savamment organisé. Faisant face à l’impressionnant bureau, une fenêtre à croisillons dont les rideaux étaient tirés laissait pénétrer quelques rayons de lune.

Une bougie, posée sur la table, éclairait d’une pâle lueur le visage de l’homme lorsqu’il posa le coffret devant lui. Il soupira encore, hésita une dernière fois et finalement l’ouvrit. Celui-ci était rempli de petites pierres brillantes légèrement luminescentes. Son visage prit une légère teinte verdâtre sous l’effet de la lumière émise par les gemmes. Il pouvait voir son reflet sur les multiples surfaces minérales parfaitement lisses. Les petites images de lui-même lui renvoyèrent ses traits soucieux. D’ordinaire d’apparence stricte, avec ses cheveux blancs coupés très courts et sa barbe finement taillée en pointe, le poids des responsabilités et de la fatigue accumulée s’ajoutaient désormais à l’austérité nécessaire à un haut fonctionnaire tel que lui. Il attendait, parfaitement immobile, ne pouvant détacher son regard des petites pierres.

Une voix se fit alors entendre.

—    C’est à quel sujet ? demanda-t-elle.

—    À moi aussi, ça me fait plaisir de te parler. C’était quand la dernière fois ? demanda l’homme doucement.

—    Des années, répondit la voix. Que me veux-tu ?

—    Je voulais t’annoncer moi-même que la Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse a été attaquée et détruite hier.

—    Pfff ! s’agaça la voix. Il n’y a que toi pour utiliser la Nomenclature !

« Et il n’y a que toi pour t’arrêter sur ce genre de détails… » pensa l’homme.

—    Soit, si tu préfères… ÉterMer a été attaquée et…

—    J’avais compris ! grogna la voix. Viens-en au fait !

Le fonctionnaire décida qu’il était temps, en effet, de jeter le pavé dans la marre. Son interlocuteur après tout, n’était pas de ceux avec qui on prend des gants.

—     Je voulais savoir si tu y étais pour quelque chose.

La voix garda encore le silence un moment puis, finalement, répliqua :

—    Qu’est-ce qui te fait dire que c’est moi ? Une Cité Céleste est attaquée, et c’est forcément à moi que tu penses !

La voix était en colère à présent, c’était à prévoir. Le vieil homme secoua la tête de dépit.  

—    Des témoins ont rapporté qu’un dragon gigantesque était responsable. Ces bêtes-là ne sortent pas de nulle part et ne s’attaquent pas à nous. J’ai donc pensé qu’il fallait d’immenses pouvoirs pour générer un tel phénomène. Je sais bien que cette Cité représentait un ennemi pour toi mais…

—    Tu as l’air déjà sûr que c’est moi ! répondit la voix d’un ton outré. Puisque je suis déjà condamné, pourquoi m’avoir contacté ?

—    Mon frère, répondit le vieil homme. Je voulais simplement te prévenir - il hésita un instant avant de reprendre – que l’Empereur a convoqué une réunion des Éminences. Même s’il s’agissait d’une cité autonome, c’était un important allié de l’Empire de Sa Majesté. Sa destruction n’est pas du tout appréciée ici.

—    Je me moque de ce que peut bien penser l’Empire ! répondit tout net la voix. - puis, après une courte pause - J’ai fait ce que j’avais à faire. Cette Cité était un repaire de rats. Ne te souviens-tu pas de ce qu’il s’est passé ? As-tu perdu la mémoire ?

—    Je me souviens aussi bien que toi des événements passés, mon frère.

—    Des fois, j’en doute.

Le reproche claqua net dans l'atmosphère feutrée du bureau.

—    Je suis désolé de ne pas pouvoir faire plus pour toi, lui répondit l’homme. Tout cela m’a mis dans une situation profondément délicate, tu sais ?

—    Je suis moi-même dans une situation autrement délicate ! répondit la voix provenant des pierres.

—    Je sais, je sais… Je voulais simplement te prévenir de faire attention ces prochains jours. Je ne pense pas que tout cela reste sans conséquence.

—    Je te remercie de tes conseils avisés. - tout dans le ton de la voix respirait l’ironie - À bientôt mon frère, et je te prierai d’utiliser les pierres à parlotte que je t’ai offertes de manière plus judicieuse désormais.

Les cristaux perdirent leur lueur. Le fonctionnaire soupira. La conversation s’était déroulée exactement comme il l’avait redouté. Il essaierait une fois de plus de couvrir son frère, mais la tâche s’annonçait difficile. Il referma avec précaution le précieux coffret et alla le reposer à sa place.

***

Baignée de lumière mais froide comme un tombeau, l’immense salle était encore presque déserte en cette heure matinale.

Ses pas résonnaient sur le marbre blanc alors qu’il longeait la grande table bordée de hauts fauteuils austères encore inoccupés.

Il finit par trouver celui qui lui avait été réservé. Il le tira et s’y assit dans un silence presque religieux, observant les quelques serviteurs présents qui ajoutaient encore des sièges jusque sous les coursives.

Cet endroit, le vieil homme ne l’appréciait que peu. Non pas que son architecture laissait à désirer ! Il reconnaissait volontiers à cette dernière ses indéniables qualités. Ses dimensions étaient à peine croyables, même pour quelqu’un comme lui habitué à la démesure des monuments hérissant de leurs tours acérées les cités jumelles. De hautes colonnes lisses venaient soutenir de larges coursives et rejoignaient la coupole de cristal loin au-dessus de sa tête. Des vitraux démesurés dépeignant les batailles les plus marquantes de l’histoire de l’Empire ornaient les murs sur plusieurs étages. La lumineuse clarté solaire dont les rayons étaient blanchis en traversant les matériaux magiques du dôme venaient donner à ce tableau une impression d’irréalité presque dérangeante.

Mais tout cela ne lui était pas forcément désagréable, non. Ce qui lui déplaisait, c’était l’impression de se trouver dans un temple ; un lieu de culte voué à un dieu froid et cruel. Une divinité pour qui la guerre et la paix ne seraient finalement que le résultat de décisions prises dans ces locaux dénués volontairement de vie, et dont les bons vouloirs épargneraient ou scelleraient le sort de légions d’âmes.

Tout y était minéral, blanc, sans aspérité à l’image de l’idéal d’ordre que les grands Sénéchaux de l’Empire chérissaient ici.

C’était pourtant là, dans la grande salle de l’état-major de l’Armée Céleste qu’aurait lieu la conférence des éminences voulue par Sa Majesté. Ici, au sein de la Cité Céleste Protectrice et Puissante, la sœur belliqueuse parmi les deux îles jumelles.

L’homme avait bien tenté de proposer le palais, au centre même de la Cité Capitale, mais la fin de non-recevoir qu’il reçut le fut sans détour et il dut se résigner devant l’irrévocable décision.

 

Il sursauta lorsque tout à coup les portes s’ouvrirent. Il s’en s’écoula, dans une assourdissante cacophonie, le flot des émissaires, des hiérarques et autres militaires qui avaient été invités à siéger.

Tous cherchaient leur place. L’on en profitait pour se saluer lorsqu’on croisait une figure connue. L’on se bousculait aussi parfois, plus ou moins accidentellement. Et enfin, l’on pestait souvent lorsque l’emplacement réservé, bien sûr, ne manquait pas de déplaire ; trop proche de la porte, ou dans un courant d’air, ou trop éloigné de la table.

« Même la rupture d’un barrage ne provoquerait pas pareil tumulte » songea le fonctionnaire en souriant intérieurement. Il sentit soudain une présence prendre place près de lui.

—    Haut Conseiller Ebenezer, lui dit son voisin d’une voix réjouie qu’il reconnut immédiatement. Ainsi, j’aurai l’honneur d’être votre voisin.

—    Sénéchal Akiri … le salua l’homme dans un vague hochement de tête.

Le militaire au visage sec lui fit un sourire en réussissant l’exploit d’y mêler à la fois perfidie et bonhommie. Son uniforme entièrement anthracite était celui des Légions Ténèbres dont il était un des commandants les plus respectés, pour ne pas dire les plus crains. Trois épaisses chaines en argent venaient maintenir les deux pans de son veston, solitaires ilots de lumières au milieu de la nuit, avec à leurs extrémités des boutons à la forme de crâne. Au-dessous, on distinguait le lugubre plastron traditionnel du régiment dont les propriétés magiques disait-on le rendait impénétrable par les lames ennemies, entre autres qualités. La présence de cet individu, dont la brutalité et la cruauté n’était plus à présenter, n’était pas au gout du haut conseiller.

—    Vous êtes proche de Sa Majesté, je me trompe ? Que pense-t-il de tout ça ?

Ebenezer se retourna légèrement vers son voisin.

—    Vous comprendrez bien, Akiri, qu’il m’est impossible de vous répondre. Les paroles de l’Empereur sont précieuses, mais surtout secrètes.

Le soldat allait répondre lorsque le chambellan de la forteresse fit son apparition de l’autre côté de la salle. Affublé d’un exubérant costume rouge vif et d’un chapeau bicorne débordant de plumes de paon, l’homme de petite taille se dirigea d’un bon pas vers le trône et s’arrêta net dans une posture toute théâtrale. Il dégaina alors, comme s’il s’agissait d’une arme puissante, une cloche dont il tint le manche avec poigne.

—    Mesdames et Messieurs, silence devant le Gouverneur Georges, le Sénéchal Eck et l’Archimage Palonto ! hurla-t-il tout en agitant violemment son instrument.

Akiri ne put s’empêcher de ricaner devant le curieux spectacle.

—    Il a encore grossi, non ? Vous ne trouvez pas ? demanda-t-il en se penchant vers le haut conseiller.

Ignorant délibérément la remarque moqueuse de son irritant voisin, le fonctionnaire s’intéressa aux trois personnages qui s’avançaient vers les hauts trônes en bout de table pendant que toute l’assistance se levait pour les accueillir.

Le gouverneur George, dirigeant de la Cité Céleste Protectrice et Puissante, resta debout pendant que les deux autres s’assirent. Sans être de petite taille, sa prestance donnait l’impression qu’il était bien plus grand qu’il n’était vraiment. Ses vêtements d’un luxe simple étaient du même blanc laiteux que les toges des hauts conseillers. Il repoussa les pans de sa cape sombre retenue par un imposant médaillon en or tout en parcourant l’immense salle d’un regard dénué d’expression.

—    Je vous remercie d’avoir répondu présent à l’invitation de sa majesté. Vous pouvez vous assoir, dit-il d’une voix forte pendant que les éminences s’asseyaient dans un murmure d’étoffe froissée. Sa Majesté l’Empereur m’a mandaté pour présider cette conférence. J'espère être à la hauteur du grand honneur qui m’a été confié. Vous savez déjà tous pourquoi nous sommes ici. Laissez-moi cependant vous rappeler les faits. Il y a trois jours, au matin, la Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse, ÉterMer, a été impitoyablement attaquée par un dragon. Malgré la résistance héroïque de la Cité dont quelques témoins se sont fait les échos, celle-ci n’avait malheureusement aucune chance. Le dragon s’est attaqué à elle jusqu’à ce que son cœur de pierres volantes soit endommagé, ce qui a eu pour conséquence de la déséquilibrer. À ce moment-là, sa chute était malheureusement inévitable. Les conséquences, comme vous pouvez l’imaginer, sont absolument dramatiques. Aussitôt que l’Empire a eu connaissance des événements, nous avons envoyé sur place un détachement de gardes célestes afin d’apporter l’assistance nécessaire à notre allié. La Cité ne comptait pas moins de dix mille âmes. Il n’y a aucun survivant. C’est une terrible tragédie ! Le Roi Igor IV, son dernier souverain, est mort avec son royaume. L’Empire, avec la destruction de cette cité perd un partenaire commercial de premier plan et, plus encore, une amie. Sa Majesté l’Empereur a appris la nouvelle avec une grande contrariété mais aussi une profonde tristesse et souhaite vous renouveler à tous ici sa promesse de protection bienveillante. Je laisse maintenant la parole au Sénéchal Eck.

L’homme assis à sa droite se leva alors dans un silence presque surréaliste. Il était le chef d’état-major de l’Armée Céleste, et à en juger par les nombreuses décorations qu’arborait son uniforme impeccable, il entendait que cela se sache. Ebenezer, qui s’était attendu à une remarque d’Akiri, jeta un coup d’œil fugace à ce dernier. Celui-ci était tourné vers lui et il lui fit un sourire faisant apparaitre des canines semblables à des crocs de loup. Le vieil homme refréna un frisson et se retourna vers les orateurs car déjà le haut gradé commençait son discours.

—    Messires ! Vous tous ici ! Je vais être bref. Nous ne pouvons pas admettre la perte d’une Cité Céleste sans réagir. En tant que chef des armées, j’ai pris la décision que, dès aujourd’hui, la Garde Céleste serait déployée sur tout le territoire, les postes-frontières vont également recevoir des effectifs supplémentaires et les patrouilles seront doublées. De plus, j’ai demandé aux experts de la fabrique d’armes lourdes de se pencher sur la question des dragons. De toute évidence, les balistes ne sont pas des moyens de protection suffisants et il nous faut disposer d’armes plus efficaces pour ce type d’attaques. Nous avons déjà des pistes et nous vous tiendrons au courant des avancées. Je m’adresse également à nos alliés dont les augustes émissaires sont parmi nous aujourd’hui. Nous pouvons vous soutenir militairement en ces heures difficiles ! Nous pouvons vous fournir hommes et matériels afin d’assurer votre protection ! Vous n’êtes pas seuls et l’empire viendra toujours en aide à ses alliés ! Dès la fin de la réunion, vous pourrez soumettre vos demandes afin qu’elles soient traitées dans les meilleurs délais. Merci.

Quelques applaudissements peu fournis marquèrent la fin de sa prise de parole.

Ebenezer entendit dans son dos un de ces représentants à qui l’on promettait sécurité et protection qui murmurait à un de ses collègues.

—    Jamais rien n’est gratuit avec l’empire. Soyez en sûr ! Profiter de ce drame pour encore resserrer la main mise sur les cités alliées. Quelle honte ! Nous n’accepterons jamais ça.

—    Vous grossissez un peu le trait, mon ami. Sur notre cité en tout cas, nous ne dirions pas non à quelques armes supplémentaires. Ce dragon a l’air terrifiant …

—    Vous faites comme vous voulez, mais vous verrez que ce que je vous dis est vrai. Vous ne serez plus autonome dans quelques années. Vous verrez… et puis vous l’avez vu vous, ce dragon ? existe-t-il vraiment ?

« Cet oiseau de mauvais augure a partiellement raison, pensa Ebenezer. Bien sûr le monstre est réel, cela est certain et il commet une lourde erreur en en doutant. Cependant, l’empire profite de toutes les situations pour renforcer sa suprématie. Sur ce point il fait preuve de lucidité, mais ce n’est pas aujourd’hui qu’un tel avertissement peut être entendu. »

—   Ne soyez pas ridicule enfin ! répondit l’autre mettant fin à la courte discussion.

Le ventripotent petit sorcier à la gauche du gouverneur arborait un imposant couvre-chef ceint d’un ruban d’un noir profond. Ce bout de tissu n’était pas une coquetterie vestimentaire. Il venait rappeler à tous que celui qui le portait occupait un rang élevé dans la congrégation magique. Il se leva difficilement avant de sortir de sa poche un bout de papier griffonné qu’il commença à déchiffrer d’une voix faible. Les auditeurs du fond devaient tendre l’oreille pour l’entendre. Un « plus fort ! » peu respectueux se fit entendre.

—    Merci Sénéchal Eck… Heu, voyons voir ... ça … ah oui ! voilà ! Les différents témoignages que nous avons pu recueillir sur le déroulement de l’attaque nous donnent à penser qu’une tempête Influente avait lieu au-dessus de la Cité Céleste au moment des faits. Un déchaînement de vents magiques ne peut bien sûr à lui seul convoquer un dragon, évidemment, évidemment, oui. Mais cela a certainement aidé à son apparition ! Oui, oui, oui … - il caressa un instant sa barbe avant de reprendre – Nos meilleurs mages Animalistes ont été diligentés afin de déterminer si cette tempête a été utilisée pour invoquer un dragon. En soi, bon … les tempêtes Influentes ne sont pas si rares et cela va demander un long et minutieux travail. Nous allons faire au plus vite mais ça ne sera pas rapide, certes. Ah oui ! Une équipe de mages Enquêteurs est en ce moment même en train de mettre au point un sort de localisation, n’est-ce pas ? Une fois celui-ci achevé, nous pourrons certainement localiser l’auteur de cette tragédie s’il existe… c’est presque certain, oui, oui… Merci. 

Le manque d’éloquence de l’Archimage, dont la réputation n’était plus à faire, avait frappé une fois de plus. Les invités s’entre-regardèrent. Ceux dans l’assistance qui l’avaient déjà entendu discourir n’étaient pas plus surpris que ça. Quant aux autres, ils ne comprirent que le sorcier avait fini de parler que lorsqu’il se rassit. Personne n’émit le moindre applaudissement tandis que le gouverneur resta un moment silencieux, incrédule, avant de reprendre ses esprits.

—    Merci, Archimage Palonto pour cet exposé... Bien ! Je vais à présent vous donner la parole. Si vous souhaitez vous exprimer ... oui ?

Un militaire se leva presque aussitôt.

—    Votre éminence ! Je suis le Sénéchal Ivanovi, grand protecteur de la Cité Céleste Fière et Miroitante ! Je souhaiterais m’exprimer.

—    Vous avec la parole Sénéchal, l’invita Georges.

—    Je vous en remercie ! Ne vous inquiétez pas, je ne monopolisai pas la parole bien longtemps car ce que j’ai à dire est très court. Les dragons sont des animaux légendaires et personne n’en a vu depuis les Guerres Fraternelles. Nous pensions tous, n’est-ce pas, qu’ils avaient disparu depuis longtemps ! Le fait qu’une de ces bêtes soit réapparue n’est pas le fruit du hasard. Elle a forcément été convoquée par quelqu’un. Bien sûr, nos amis mages présents dans la salle pourront nous en dire plus à ce sujet, j’en suis certain, quand ils auront terminé leur enquête... un de ces jours. Mais avons-nous le temps d’enquêter, je vous le demande ! Qui nous dit qu’ÉterMer n’est pas la première d’une longue série. Qui nous dit qu’il n’y aura pas une autre attaque bientôt ! Souhaitez-vous vraiment attendre qu’un tel drame se reproduise ? Souhaitez-vous prendre le risque que bientôt, ce soit au tour de votre Cité à vous, que vous chérissez ? Qui abrite les gens que vous aimez ?  Non, bien sûr que non ! Les mages enquêteront bien sûr, car il faut des réponses. Mais ce qu’il faut surtout, et tout de suite, ce sont des actes ! Trouvons ceux qui ont fait ça ! Trouvons-les et tuons-les sans attendre !

Une longue salve d’applaudissement accompagna cette fois-ci la fin de la prise de parole du Sénéchal à laquelle même quelques sorciers se joignirent.

—    C’est plutôt bien parlé, acquiesça Akiri dans un sourire. Il me plait bien cet Ivanovi. Qu’en pensez-vous, haut conseiller ? N’a-t-il pas raison ?

—    La précipitation n’est pas toujours la solution, grommela le vieil homme.

—    Certes ! Vous préférez donc des victimes supplémentaires pendant que les mages désigneront un coupable que nous connaissons tous déjà ?

À ces mots, Ebenezer se retourna complétement vers son voisin.

—    Que voulez-vous dire ? demanda-t-il, peut-être un peu trop vivement.

—    Ah ? Vous ne savez pas ? Attendez, vous allez voir… répondit Akiri avec un ton faussement naïf avant de se lever à son tour. Gouverneur ! Je suis le Sénéchal Akiri, commandant des Légions Ténèbres, et je souhaiterai prendre la parole.

Georges lui donna l’autorisation d’un vague geste de la main.

—    Hé bien, hé bien mes amis ! tonna le militaire. Que nous voilà tous réunis en de tristes circonstances, n’est-ce pas ? Ces pauvres gens … vous imaginez ? Tirés du lit au petit matin par un monstre ravageant tout sur son passage … voir ses amis, sa maison … ses enfants ! Tous brulés vifs dans ce drame abominable … nous savons tous n’est-ce pas qu’il ne s’agit pas d’un accident, que ce n’est pas le destin, ou la malchance qui a entrainé la chute de cette magnifique cité. Oui, nous le savons ! Nous savons qu’il s’agit d’une attaque lâche et ignoble, dont l’auteur doit être puni ! Bien sûr, j’ai écouté attentivement les discours des uns et des autres. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié le vôtre, Sénéchal Ivanovi. J’ai entendu les mages nous dirent qu’il faut attendre, enquêter et je ne sais quoi d’autres … permettez-moi de vous dire qu’il s’agit là d’une perte de temps et j’irais même plus loin en la qualifiant de criminelle ! – à ces mots, un murmure parcourut l’assemblée – car nous savons tous, je pense, vers qui se portent tous les soupçons désormais. Je vais vous poser trois questions simples, si vous me le permettez. Qui serait assez puissant pour invoquer un tel monstre ? Qui a déjà montré par le passé que sa loyauté envers l’Empereur n’était pas aussi solide qu’il le prétendait ? Et enfin qui a disparu subitement il y a plus de dix ans lorsqu’il a été soupçonné de traitrise en voulant échapper à un procès équitable et la possibilité de se défendre ? Oui… vous savez tous de qui je parle ! Je parle du Grand Mage ! Nous savons tous que c’est lui l’auteur de cette basse attaque ! Alors je vous en conjure mes amis, cessons nos palabres inutiles et agissons maintenant !

Un tumulte s’empara de l’assemblée pendant que le Sénéchal se rasseyait tranquillement, sourire aux lèvres. L’hypothèse d’Akiri avait ses nombreux défenseurs et ses quelques détracteurs. Une guerre de tranchée diplomatique commença rapidement à faire rage dans les rangs des invités devenus incontrôlables. Pendant de longues minutes, les cris et les insultes fusèrent couvrant la voix du Gouverneur qui s’époumonait pour ramener un semblant de calme.

Akiri se pencha vers l’oreille d’Ebenezer.

—    Mais j’y pense conseiller, vous le connaissez bien le Grand Mage non ? C’est un membre de votre famille si je me souviens bien… votre frère, c’est bien cela ?

L’homme ne put s’empêcher de blêmir face aux dires de son voisin qui continua, tout en affichant un sourire carnassier.

—    J’espère pour vous que je me trompe… sincèrement ! Avoir comme frère un tel traître… ce serait vraiment dommageable, dans votre situation…

Ebenezer garda le silence feignant d’ignorer l’attaque et avait les yeux rivés vers un hiérarque, haut conseiller à la couronne qu’il connaissait bien, qui se levait et qui de sa voix de tribun couvrit peu à peu le capharnaüm ambiant.

—    Quel spectacle donne-t-on ici ! Sommes-nous des enfants ou les Éminences de l’Empire ? J’ai écouté ce que les Sénéchaux avaient à dire. Je les ai écoutés même si je ne suis pas d’accord avec eux ! Alors je veux être entendu moi aussi ! Assez !

Peu à peu le silence se fit devant l’imposant personnage, et tous se tournèrent vers lui.

—    Je comprends parfaitement le besoin de trouver un coupable et de le punir. Nous nous sentons blessés, nous nous sentons trahis. Mais ce n’est pas d’un coupable désigné dont nous avons besoin. Nous avons besoin de vérité ! Et cette vérité, elle n’éclatera pas avec des discours ! Elle ne nous sera connue que si nous avons la sagesse … oui messieurs ! la sagesse ! d’attendre des certitudes ! Qui nous dit que ce ne sont pas quelques habitants du Sol qui ont fomenté cette attaque contre ÉterMer ? Accuser le Grand Mage sans qu’il ne soit là pour se défendre, accuser un absent ! Est-ce vraiment là ce que nous souhaitons ? Je ne sais pas pour ma part, qui est le coupable ! Je n’ai aucune certitude, et je n’en aurais que lorsque j’aurais des preuves ! Oui ! des preuves ! En avez-vous ? Je n’en vois aucune !

—    Des habitants du Sol ! éclata Ivanovi. Et puis quoi encore ! Ces gens-là ne savent qu’élever du bétail, et encore ! Alors un dragon ! Je vous en prie Haut Conseiller ! Je partage l’avis du Sénéchal Akiri. Le Grand Mage est un sorcier puissant, mais il a perdu la raison il y a de nombreuses années. Il est en exil et son cœur est empli de haine. De la haine de l’empire ! De la haine des Cités ! Nous le savons tous ! Nous faisons tous semblant de l’ignorer, par facilité… par lâcheté même, oserais-je dire ! Mais ce n’est un secret pour personne !

À peine le militaire eut-il le temps de se rassoir, sous les applaudissements et les huées, qu’une obscurité soudaine s’abattit sur la salle. Le cristal constituant la coupole s’était soudainement assombri et tous levèrent vers lui des yeux emplis de surprise.

Une voix profonde envahit tout l’espace, résonnant à l’intérieur même de la tête des auditeurs hébétés.

—    Hé bien, hé bien… Voilà que déjà vous me condamnez, vous tous ici rassemblés, sans même me donner la possibilité de me défendre, est-ce bien là des façons ?

Le gouverneur Georges, qui avait tenté au maximum de garder le silence durant les débats, sursauta en entendant cette voix avant de se redresser de toute sa hauteur en adoptant sa posture la plus impressionnante.

—    Qui a parlé ! Qu’il se montre ! rugit-il.

Du fond de la salle, semblant se matérialiser à partir de l’obscurité, apparut une silhouette. Tout en s’avançant celle-ci continua de parler, comme si l’ordre du suzerain n’était qu’un détail sans intérêt.

—    Pour ceux d’entre vous qui l’ignoreraient, ou qui sont suffisamment stupides pour ne pas m’avoir reconnu, il est temps de faire les présentations. Je suis le Grand Mage de l’Empire Céleste !

Sortant de l’ombre apparut alors un vieil homme dont le vaste couvre-chef laissait le visage dans l’obscurité. Il était entièrement recouvert d’une longue cape bleu nuit, qui donnait l’impression qu’il se déplaçait à quelques centimètres du sol. Lorsqu’il eut annoncé son identité, les membres de l’assemblée restèrent interdits quelques secondes, mais ce moment suspendu dans le temps ne dura pas car bientôt fusèrent des : « Usurpateur ! », « Traitre ! » et autre « Menteur ! » provenant de tous les coins de l’immense salle.

Le sénéchal Eck s’était également levé bousculant son lourd siège et semblant prêt à bondir sur le nouvel arrivant.

—    Si vous êtes vraiment celui que vous prétendez, alors défendez-vous ! Vous êtes accusé d’avoir détruit la Cité Céleste Eternelle et Merveilleuse en invoquant un dragon ! Je vous le demande, monsieur ! Est-ce vous qui êtes l’auteur de ce crime ?

—    Soldat ! gronda le nouveau venu. Tu te trompes lourdement ! Je ne suis pas ici pour me défendre. Je suis venu pour vous mettre en garde ! Vous n’êtes tous qu’une bande de petits politiciens belliqueux et assoiffés de pouvoir. Mais votre fin est proche car en votre sein grandit un mal bien plus grand encore ! Changez ! Arrêtez de vivre grassement aux dépends du Sol ! Débarrassez-vous de cette sève pourrie qui vous alimente et de ces rats qui tous les jours prospèrent chez vous !

—    Assez ! hurla le chef d’état-major. Comment osez-vous nous insulter ! Gardes, saisissez-vous de cet homme et …

Il ne termina jamais sa phrase dont les derniers mots restèrent coincés au fond de sa gorge. Portant les mains à son cou, son teint devint livide et sous les regards médusés de ses confrères, le Sénéchal s’effondra. Il tenta vainement de prendre appui sur la table mais ses forces semblaient l’abandonner et il s’affala sur le marbre du sol.

—    Oh … Vous disiez soldat ? Hum… il semblerait que votre camarade fasse un malaise, ironisa le mystérieux vieil homme. Vous devriez l’aider rapidement, si vous voulez mon avis.

Le gouverneur fit signe aussitôt à deux gardes qui se tenaient en retrait. Ils se précipitèrent vers leur commandant suprême et le soulevèrent par les épaules pour le trainer vers un lieu plus sûr.

—    Ça va aller, chef … On vous accompagne chez le guérisseur, ne vous inquiétez pas, l’encouragea l’un d’eux tandis qu’ils s’éloignaient.

Georges se retourna alors vers le sorcier.

—    Vous venez jusqu’ici sans y avoir été invité ! Vous nous insultez, nous menacez et pour finir vous blessez le Sénéchal Eck ! Qui que vous soyez, ça ne change rien car tout cela sonne comme un aveu vieux fou ! L’Archimage Palonto va s’occuper de votre cas !

L’intéressé qui, jusqu’à présent, était tassé au plus profond de son siège releva la tête de surprise.

—    Hin ? Pardon ? Vous disiez gouverneur ?

—    Eh bien vous êtes mage non ? Réduisez donc ce malotru en cendres, qu’attendez-vous !

—    Eh bien… c’est-à-dire que… bien, d’accord… faisons ça… Tu vas voir ce que tu vas voir ! cria-t-il alors à l’adresse du vieil homme en se relevant doucement.

Le Grand Mage esquissa un sourire mais ne fit pas le moindre mouvement.

—    Palonto ! Allons mon vieux… tu sais bien que tu n’as pas la moindre chance ! Le fauteuil sur lequel tu es assis, mon fauteuil au passage, est bien trop grand pour toi… mais soit ! Fais comme tu veux.

L’archimage éleva ses deux mains. A ses doigts, les nombreuses bagues sertissant des pierres Influées se mirent à luire, tandis qu’il dessinait des diagrammes lumineux. Presque aussitôt, une boule de feu apparut aux creux de ses mains. Il la projeta alors avec toute la force dont il disposait au travers de la salle. Elle fusa au-dessus de la grande table devant les yeux écarquillés de ceux qui y étaient assis. Mais elle ne parvint jamais au but car le vieux sorcier leva un doigt qui dévia à lui seul la trajectoire du projectile magique. Celui-ci alla s’abattre avec un grand fracas contre un vitrail. L’ouvrage d’une richesse exceptionnel explosa instantanément en une pluie de verre fondu.

—    Regarde les bêtises que tu fais ! Ce vitrail devait être très rare ! Bon … c’est tout ce que tu as, Palonto ? Allez ! Fini de jouer. Rassieds-toi maintenant et laisse-nous finir de discuter, tu veux ?

Disant cela, les doigts du vieux sorcier esquissèrent de légers mouvements qui clouèrent l’archimage à son fauteuil. Ne pouvant plus bouger, ce dernier avaient les yeux rivés sur son adversaire.  

—    Haha ! Il te plait mon siège ? Eh bien restes y à présent !

Attirés par le grand bruit provoqué par l’escarmouche magique, des soldats entraient à présent par dizaines dans la salle dans une grande confusion. 

Profitant de la bousculade, le vieux sorcier recula alors d’un pas vers l’ombre d’une colonne et y disparut… comme il était venu.

Sa voix résonna alors dans toute la salle, si puissamment que certains durent se plaquer les mains sur les oreilles pour tenter de s’en protéger.

—    Vous voilà prévenus, vous tous ! Ne me contrariez pas !

Le désordre qui suivit fut à la hauteur de la panique qui s’était emparée de l’assistance. La foule de conseillers cherchant à fuir le plus vite possible heurta frontalement la cohorte de militaires se précipitant en sens inverse. S’en suivit une indescriptible bousculade.

Ebenezer et Akiri étaient restés assis. Leurs physionomies étaient bien différentes tandis qu’ils observaient la scène. Ebenezer avait peine à en croire ses yeux. Le Sénéchal, lui, semblait ravi, se délectant du spectacle.

Finalement, Akiri, arborant un large sourire, se pencha vers son voisin.

—    Eh bien ! Je ne regrette pas d’être venu ! dit-il en éclatant de rire. Quelle réunion passionnante ! Et quel rebondissement … non vraiment, un bon spectacle. Hahaha ! Et vous haut conseiller ? Vous avez aimé ? Les prochains jours vont être intéressants, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas contrarié au moins ? hahaha !

Le fonctionnaire ne répondit rien. Perdu dans ses pensées, il n’entendit même pas ce que disait son cruel voisin. Il secouait lentement la tête de dépit.

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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