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Chapitre 2 - La fille à l’épée

Chapitre 2 - La fille à l’épée

Publié le 17 avr. 2022 Mis à jour le 21 avr. 2022
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Chapitre 2 - La fille à l’épée

Karl fut tiré du sommeil par les chants intenses des oiseaux qui s’élevèrent avec les premiers rayons de soleil. Ce qu’ils pouvaient être bruyants ! Il étira, encore dans une demi-conscience, ses membres endoloris par le confort spartiate de sa couche.

Où était-il déjà ?

Il ouvrit brutalement les deux yeux et se redressa d’un seul coup. Tout lui était revenu en un instant ; le dragon, la ville flottante, la destruction de celle-ci, cette partie de la forêt qu’il ne connaissait pas, sa fuite et maintenant… la faim ; une faim qui lui tordait le ventre. Les gâteaux secs engloutis la veille étaient un lointain souvenir, désormais.

Ses premiers mouvements s’accompagnèrent d’autres sensations désagréables. Chaque partie de son corps, les unes après les autres, se plaignirent de douleur ; son être tout entier n’était que contusions et courbatures. Sa couverture lui avait tout juste offert une protection suffisante contre les fraîcheurs nocturnes, et son sommeil n’avait été que peu réparateur. Le jeune homme secoua la tête, voulant chasser les souvenirs de la veille.

Tout cela avait-il vraiment eu lieu ? N’était-ce pas après tout qu’un affreux cauchemar ? Comment croire qu’une cité volante avait été détruite par un animal gigantesque crachant du feu. Cependant, un fait était certain : il n’était pas rentré chez lui et avait dormi dans un arbre. En toute autre occasion, cela aurait pu donner lieu à une anecdote amusante à raconter… si cela avait été, ne serait-ce qu’un peu, prévu et s’il n’était pas complétement perdu.

Le temps magnifique, la vie s’éveillant tout autour de lui, l’aidèrent à trouver la force de puiser au fond de lui une bouffée d’optimisme. Aujourd’hui était un jour nouveau et, malgré les évènements dont il avait été le malheureux témoin, il finirait bien par trouver quelqu’un qui pourrait l’aider. Il pourrait enfin tirer tout cela au clair.

La région n’est quand même pas déserte !

Par habitude, l’adolescent ressortit de son sac le téléphone récalcitrant. Il essaya une fois de plus de le rallumer mais sa tentative, à nouveau, se solda par un échec. Cette fois-ci, il prit le temps de l’examiner. Il l’étudia sous tous les angles, le tournant et le retournant avant de se rendre à l’évidence ; bien qu’apparemment intact, l’appareil refusait tout bonnement de se mettre en route. Karl poussa un long soupire et s’apprêtait à le ranger parmi ses affaires lorsqu’il entendit un bruit.

Était-ce une brindille qui venait de craquer ? S’extrayant prudemment de sa cachette, le jeune homme alla regarder de l’autre côté de l’arbre, mais ne vit rien d’anormal. Il devait se faire des idées. Peut-être était-ce simplement un petit animal qui avait manqué de discrétion ?

Il voulut retourner près de son sac mais tomba nez à nez avec une longue épée.

Comme on peut s’en douter, la vision d’une lame à deux centimètres de l’arrête de son nez le surprit. Le jeune homme recula d’un pas et manqua basculer en arrière. À l’autre bout de l’arme se tenait une jeune femme, entièrement vêtue de grossiers mais solides habits de cuir et de fourrure. Ses cheveux sombres se fondaient dans une longue cape noire élimée qui lui tombait des épaules, entourant un visage au teint pâle qui affichait une implacable dureté. Le jeune homme, pourtant de taille plutôt grande, ne la dépassait que de quelques centimètres.   

— Je ne suis pas armé ! bafouilla Karl surpris, levant les mains au ciel et louchant sur la longue lame pointée vers lui.

Sans mot dire, la fille lui intima d’un geste de rassembler ses affaires et d’avancer. Sous la menace, il ne put qu’obtempérer car il fallait bien le dire, la jeune femme n’avait pas l’air commode. Tentant de se raisonner, Karl espérait vivement être au cœur de l’un de ces jeux de rôle dont il avait déjà entendu parler. Quelque chose au fond de lui le poussait toutefois à ne pas contrarier la fille. Le visage de celle-ci, – dont il ne put s’empêcher de remarquer les traits fins et harmonieux -n’était pas franchement du genre avenant.

Ils marchèrent ainsi dans un silence forcé. À plusieurs reprises, Karl tenta d’engager la conversation mais, à chaque fois, il se trouva confronté à un mur. La pointe de l’épée toujours logée entre ses deux omoplates, il ne pouvait qu’avancer docilement.

Le jeune homme réfléchissait, essayant de faire le point sur la situation.

Il y avait eu, en vrac, la ville volante attaquée et détruite par un monstre géant, les arbres qui ressemblaient à ceux qu’il connaissait mais sans l’être vraiment, la pluie de débris, le sentier de randonnée volatilisé. Et à présent… à présent, il était confronté à cette espèce de vagabonde qui le menaçait avec une arme d’un autre temps. Surannée, certes, elle l’était sa longue épée, mais elle avait néanmoins l’air redoutablement efficace. Que se passait-il depuis hier ? Comment était-ce possible ? Le monde avait-il cessé de tourner rond ?

Soudain, le cri d’un animal inconnu le fit sursauter et il se figea. La fille, complétement indifférente à sa réaction, lui tapota l’épaule du plat de sa lame pour le rappeler à l’ordre et l’obliger à avancer de nouveau. Le jeune homme se remit en route à contre-cœur, de moins en moins rassuré. Les bruits de cette forêt, l’adolescent les connaissait bien et jamais il n’avait entendu un tel son. D’où pouvait il provenir ?

Réfléchissant à tout cela, il fut ramené à la réalité de l’instant présent par son estomac qui, se tordant de faim, laissa échapper un bruyant gargouillement. La fille lui fit alors signe de s’arrêter et sortit de nulle part un morceau de pain enveloppé dans du tissu qu’elle lui tendit. Surpris par ce geste, il s’en saisit néanmoins aussitôt.

— Je n’ai pas mangé depuis hier et… commença-t-il, prenant cette attention comme une invitation à relâcher la tension ambiante.

— Assez ! Tais-toi et mange ! le coupa-t-elle d’un ton peu amène.

Ce furent les premiers mots que la fille prononçait.

Mais Karl ne s’était rien mis sous la dent depuis la veille et ne se fit pas prier pour dévorer malgré tout sa pitance.

« L’avantage d’avoir faim, c’est que même un bout de pain rassis prend des allures de festin » se réjouit-il tout en dévorant son maigre repas.

Avant même qu’il eut fini de manger, la fille lui fit signe de poursuivre le chemin en usant de son vocabulaire habituel : la lame aiguisée qu’elle détenait.

Après quelques kilomètres qui lui semblèrent interminables, ils débouchèrent sur une petite clairière.

Un arbre immense se tenait là, en son centre, et couvrait de son épais feuillage une petite maison de bois érigée autour de son large tronc. La petite bâtisse semblait faite de bric et de broc, s’apparentant plus à un amoncellement disparate de planches qu’à un véritable logis. Pourtant, elle tenait debout, protégée d’un épais toit de chaume. Une petite cheminée, probablement celle d’un poêle, s’échappait de la toiture. Quelques petites fenêtres venaient percer, çà et là, le bois de la façade. Le tout était complété d’une solide porte fermée par une chaine cadenassée. Il n'y avait rien d’autre : pas de clôture, ni de jardin, ni de jardinière, ni même – pourquoi pas ? – de poulailler.

Ils se dirigèrent vers elle. Karl déglutit péniblement sa salive en comprenant que c’était là qu’habitait la fille. Quel genre de personne pouvait vivre là-dedans ?

Ils y pénétrèrent, toujours sans un mot. Le jeune homme espérait que peut-être, une fois à l’intérieur, il pourrait enfin clarifier la situation ; mais il se trompait. Avait-il de toute façon d’autre choix ? L’arme qui ne se délogeait pas du milieu de son dos était une invitation qu’il ne pouvait pas refuser. Sans se dérider, la jeune fille lui enjoignit de s’asseoir sur une chaise et l’y attacha solidement avec une corde épaisse. Impossible de bouger. Logiquement, Karl se mit à paniquer.

Peut-être était-il tombé sur une de ces personnes désaxées qui vivaient en marge de tout ? L’adolescent tenta vainement de retrouver son calme, essayant tant bien que mal de se convaincre que si la jeune femme avait dû le découper en petits morceaux, ce serait déjà fait depuis un bon moment. Ses intentions étaient probablement différentes mais dans ce cas, que pouvait-elle lui vouloir ? D’un autre côté, peut-être s’agissait-il d’une psychopathe cultivant avec soin ses actes sadiques et barbares. Il était plus que temps de connaitre ses intentions. Peut-être avait-il encore une chance de se sortir indemne de cette folle histoire.

— Écoutez, je n’ai pas d’argent sur moi… Prenez tout ce que vous voulez mais laissez-moi partir… s’il vous plait ? tenta-t-il en vain car la fille ne fit même pas mine d’avoir entendu.

Celle-ci disparut dans une pièce voisine, le laissant seul, emportant avec elle le sac-à-dos de Karl. Le jeune homme saisit immédiatement l’occasion pour essayer de faire jouer ses liens mais ceux-ci étaient bien trop serrés. Il dut rapidement se rendre à l’évidence. C’était impossible. À l’affût d’une idée pour s’échapper au plus vite, Karl fouilla du regard la petite pièce dans laquelle il se trouvait désormais prisonnier. Etrangement, celle-ci était parfaitement tenue. Le plancher était en partie recouvert d’une impressionnante fourrure. La bête qui en avait été autrefois la propriétaire devait être énorme. Une sorte d’ours probablement, bien qu’à la connaissance de Karl, il n’y en eut pas dans cette forêt. Il ne s’attarda pas sur le plancher et porta son regard autour de lui. Le mobilier était plus que spartiate, mais tout était d’une impeccable propreté. Autour de lui, presque rien ; juste une table et deux chaises ainsi qu’une haute armoire qui emplissait presque tout un côté de la pièce. Les deux chaises le surprirent. Y avait-il un autre occupant ? Peut-être un parent ou un compagnon vivait-il là également ? Il rejeta l’idée du compagnon. La fille avait l’air d’avoir plus ou moins le même âge que lui. Il jugea que c’était un peu jeune pour être en ménage. Cela étant, c’était aussi un peu jeune pour vivre seule dans la forêt. Si parent il y avait, il n’était en tout cas pas là.

Mais déjà son attention se porta ailleurs. Au mur qui lui faisait face étaient accrochées toute une panoplie de couteaux et d’épées courtes, soigneusement rangés par ordre croissant de longueur. Il les regarda avec autant d’envie que de crainte. Si seulement il pouvait les atteindre, il pourrait certainement se délivrer. Le problème c’est que c’était impossible. La seule personne qui pouvait accéder à ces lames était la fille.

Aucun autre objet à proximité n’était susceptible de lui venir en aide. Désespéré, il testa une fois de plus les liens qui le maintenaient. Rien à faire… il était solidement attaché. Quelles que puissent être les intentions de sa geôlière, il devrait les subir.

La fille refit son apparition. Elle s’était séparée de sa grosse cape, mais pas de son épée. Tirant une chaise qu’elle plaça face à lui, elle posa son arme ainsi qu’une dague très affutée bien en évidence sur la table.

— Qui es-tu ? demanda la jeune femme, rompant brutalement le silence.

Enfin elle lui donnait l’occasion de s’expliquer ! Il allait pouvoir la convaincre de le libérer. Il reprit espoir. Si elle lui parlait, c’est qu’elle ne comptait pas le tuer tout de suite.

— Je m’appelle Karl. Mais, où sommes-nous ? Qu’est-ce que vous voulez ? bafouilla-t-il rapidement.

— Réponds juste aux questions, le coupa-t-elle sèchement. Que faisais-tu près de la Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse ?

— La Cité Céleste quoi ? Qu’est-ce que c’est ? C’est le truc qui est tombé ?

— ÉterMer, si tu préfères ! Que faisais-tu là-bas ? redemanda-t-elle avec insistance.

Karl fut désarçonné par la question. Elle avait l’air d’être au courant pour la ville volante.

— Je ne connais rien qui s’appelle Cité Céleste ou ÉterMer, je suis désolé ! Je ne comprends pas de quoi vous parlez. J’ai dû me perdre et…

— Tu es un habitant de la Cité ? le coupa-t-elle à nouveau.

— Je… quoi ? Non pas du tout !

— Alors, je te le redemande encore une fois. Que faisais-tu là-bas ?

Karl, au comble du désespoir lui hurla :

— Mais je te dis que je me suis perdu ! Je ne sais rien à propos de la Cité Je-Sais-Pas-Quoi ! Depuis hier je cherche quelqu’un pour m’aider, et il y a eu ce dragon et…

— Un dragon ? Quel dragon ?

Karl, ahuri s’exclama :

— Mais c’est une blague ? C’est pas vrai ? C’est une caméra cachée c’est ça ? C’est un canular ?

Elle le regarda, visiblement surprise de sa réaction.

— De quel dragon parles-tu ? articula-t-elle plus lentement, comme si son interlocuteur avait des problèmes de compréhension.

— Je parle de l'espèce de machin très grand, qui vole, qui crache du feu ! Qui a détruit la Cité Machin Chose ! Tu sais, un dragon, quoi !

La fille se mura dans le silence, étudiant un long moment son prisonnier.

Tout à coup, elle sortit le téléphone portable de Karl qu’elle vint plaquer sur la table.

— Et ça ? Qu’est-ce que c’est ?

— C’est à moi ! s’écria-t-il.

Mais elle posa rapidement une main sur le manche de sa dague ce qui eut le don de le ramener au calme.

— C’est une arme ? reprit-elle l’air méfiant.

— Une arme ? Non ! Mais non ! C’est juste un téléphone. Ne me dis pas que tu n’as jamais vu de téléphones ? De toute façon il est cassé, soupira-t-il. Il ne s’allume plus.

La fille reprit le portable en main et l’étudia sous tous les angles. Elle posa alors ses grands yeux sombres sur Karl, scrutant une réaction de sa part et finit par reposer l’appareil un peu plus loin, jugeant probablement que l’objet ne représentait pas une menace immédiate.

Elle réfléchit un instant, dans un silence assourdissant.

Le cœur de Karl battait la chamade dans ses tympans. Était-ce le moment de vérité ? Allait-elle lui faire du mal ?

Tout à coup, sans ajouter un mot, la fille se leva, rassembla ses deux armes et le téléphone et sortit de la pièce.

Karl resta là, seul un long moment ; pas moyen de bouger. Par une petite fenêtre, il vit que le jour était bien avancé et qu’il ferait bientôt nuit.

Il entendit des bruits de casseroles provenir de la pièce voisine et se souvint brusquement d’à quel point il pouvait avoir faim.

La jeune femme ouvrit la porte et posa un bol et une cuillère en bois devant lui. Doucement, elle lui détacha la main droite, s’assit sur la chaise libre, sortit une pierre à aiguiser et commença à affûter sa dague.

— Mange ! lui ordonna-t-elle. Ça va être froid.

Karl lorgna le contenu du bol. Il contenait une sorte de bouillon de légumes. Des morceaux flottaient en surface et conféraient à la recette un air peu ragoutant. Mais le jeune homme avait faim, et sa geôlière n’avait pas l’air du genre à se satisfaire d’un refus, même poli. Aussi décida-t-il de goûter, approchant une petite cuillérée prudente de son nez puis de sa bouche avant de constater que finalement c’était bien meilleur que ça n’en avait l’air. Il engouffra ainsi son dîner et seul vrai repas depuis presque deux jours.

La jeune femme le regardait manger tout en passant la pierre le long de la lame. Elle attendit qu’il eût bien entamé son repas pour recommencer son interrogatoire.

De nouveau l’incompréhension s’installa entre les deux jeunes gens. Elle lui redemandait sans cesse de lui expliquer ce qu’il faisait seul dans les bois et quels étaient ses liens avec la Cité Céleste ou encore avec le dragon.

Inlassablement, Karl lui répondait qu’il s’était juste perdu, qu’il essayait de retrouver son chemin ou quelqu’un pour l’aider… qu’il n’avait aucun rapport avec le dragon qu’il avait vu attaquer la cité.

Au bout d’un moment, la jeune femme abandonna. Elle se leva et sortit de la pièce en soufflant au passage l’unique bougie. Karl se retrouva alors dans le noir. La nuit était tombée. Que pouvait-il faire d’autre à part attendre ?

Dans l’obscurité presque totale, ses pensées se remirent à encombrer son esprit. Où était-il ? Il fallait se rendre à l’évidence. Rien ne ressemblait à ce qu’il connaissait. Que s’était-il passé hier ? Quand bien même il se serait égaré, rien ne pouvait justifier un pareil changement de décor. Mais une autre question surgit et relégua toutes les autres au second plan. Comment faire pour rentrer chez lui ?

Pour répondre à cette légitime interrogation, à laquelle il n’avait malheureusement pas la moindre réponse à apporter, il devait survivre. Il se concentra donc sur le problème beaucoup plus immédiat auquel il était confronté : il était prisonnier de la vagabonde lourdement armée. Vagabonde, elle ne l’était pas vraiment puisqu’elle vivait dans cette petite maison. Mais cela ne lui disait pas qui elle pouvait bien être ? Ils devaient avoir sensiblement le même âge, tous les deux. Où était sa famille ? Vivait-elle seule ici, loin de tout ? Et toutes ses armes, d’où provenaient-elles ? Pourquoi les brandissait-elle à chaque fois que l’occasion s’en présentait ? Pour le moment, elle ne lui avait fait aucun mal. C’était assurément une bonne chose mais cela durerait-il ? Pouvait-il lui échapper ?

Tout en ressassant ces pensées dans la pénombre, Karl essaya de trouver une position confortable sur la chaise en bois et trouva le sommeil sans plus d’effort. En vérité, le jeune homme était si épuisé qu’il aurait pu s’endormir n’importe où.

Karl fut extirpé de son sommeil par la fille s’engouffrant brusquement dans la petite maison. Il ne l’avait pas entendue sortir. L’air pressé, elle traversa la pièce en quelques pas et disparut par l’autre porte. Elle en revint rapidement et commença à défaire prestement ses liens.

— Nous devons partir ! annonça la jeune femme d’un ton péremptoire.

Karl, désappointé, n’osa rien demander face à l’empressement de la fille et son air renfrogné.

Au-dehors, il faisait encore nuit et il n’y avait presque pas de lumière hormis les quelques rayons de lune tout juste suffisants pour voir où l’on mettait les pieds.

— Suis-moi ! dit la fille en sortant sur le palier. Ne fais aucun bruit !

Sans l’attendre, elle se mit à courir lestement à travers la clairière. Karl resta une seconde seul sur le perron. Interloqué, il se demanda ce qui l’empêchait de prendre la direction opposée à celle de la fille. La réponse était bizarre : rien du tout. Elle l’avait libéré, lui avait plus ou moins ordonné de la suivre mais ne semblait pas se préoccuper de savoir si c’était réellement le cas. Il hésita mais quelque chose lui soufflait de ne pas perdre plus de temps. La fille avait ses raisons. Elle connaissait la Cité, elle devait avoir une bonne raison pour agir ainsi. Lui ne connaissait rien du tout.

Il la suivit tant bien que mal, se prenant les pieds de-ci de-là et manquant trébucher à plusieurs reprises. Il parvint toutefois à la garder en vue. La fille s’engouffra dans les bois attenants, sans même lui accorder un regard pour voir où il se trouvait, s’il parvenait à tenir le rythme. Heureusement, l’aube commença à poindre et on y voyait un petit peu plus clair. Il finit par rejoindre la jeune femme qui s'était arrêtée au pied d’un arbre gigantesque dont le tronc devait bien faire dans les deux mètres de large. Elle souleva une trappe et se glissa dans une petite ouverture étroite. Karl la suivit ne sachant trop que faire d’autre. L’ouverture se referma derrière lui dans un claquement sourd.

Ils se retrouvèrent dans ce qui ressemblait fort à une planque aménagée.

Karl n’en crut pas ses yeux.

— On est dans l’arbre ?

Elle le regarda, visiblement exaspérée.

— Oui, mais tais-toi ! Pas un bruit !

Un peu de lumière filtrait par le haut, se frayant un passage par quelques fentes.

« La planque n’est probablement pas entièrement fermée » comprit-il.

Un petit coffre et un couchage sommaire étaient les deux seuls objets indiquant une présence humaine. À mieux y regarder, il y avait aussi un petit tonneau sous la paillasse. La fille regarda par un petit trou au travers du tronc. Elle y plaqua l’oreille et attendit un moment.

« Qu’est-ce qu’elle fabrique ? » se demanda Karl le regardait faire en silence, les yeux ronds.

Finalement, elle parut satisfaite et s’éloigna de la paroi. Elle ouvrit le coffre et en sortit deux bouts de viande séchée. Elle en proposa un à Karl qui l’accepta et le dévora avidement.

Elle s’assit ensuite sur le lit. Karl sentit bien que ce ne serait pas une bonne idée de faire de même. Il préféra s’installer à même le sol. C’était moins confortable, mais beaucoup plus prudent.

Le jeune homme essayait d’être patient et d’attendre que la jeune femme expliquât par elle-même ce qui ressemblait quand même beaucoup à une fuite. Il bouillonnait d’obtenir des réponses à ses questions.

Finalement, la fille lui apporta un début d’explication :

— Des hommes viennent. Je les ai vus quand je suis sortie faire le tour des pièges.

— Des hommes ? s’étonna Karl. Mais c’est une bonne nouvelle ! C’est peut-être une battue pour me chercher ! s’exclama-t-il, recouvrant un peu d’espoir.

La jeune femme lui jeta un regard mauvais.

— Pourquoi est-ce que quelqu’un te chercherait ? demanda-t-elle, acide.

Karl n’en revenait pas. N’avait-elle rien écouté depuis le début ?

— Je me suis perdu je t’ai dit ! s’écria-t-il avant de commencer à se lever. Peut-être que ma famille me cherche ? Je dois y aller ! 

La jeune femme ne fit rien pour l’en dissuader.

— Fais comme tu veux mais à moi, ils m’ont plutôt paru être des esclavagistes.

Le jeune homme se figea et la regarda, interloqué.

— Des quoi ?

La fille poussa un soupir avant de préciser :

— Depuis quelque temps, des hommes ratissent la forêt. Je crois que ce sont des soldats d’ÉterMer, car ils en portent le blason. Ils cherchent des gens qu’ils enlèvent pour les vendre à la mine.

De quelle mine pouvait-elle bien parler ? Il n’y en avait pas dans le coin. Mais les certitudes de Karl commençaient à s’effriter sérieusement. Il devait bien admettre qu’il ne reconnaissait rien, que tout lui paraissait étrange, que tout à coup le monde avait pris une tournure complètement différente.

— Mais enfin, hasarda-t-il, l'esclavage a été aboli depuis longtemps !

La fille le toisa alors d’un regard mi-soucieux, mi-amusé.

— Mais d’où est ce que tu sors, toi ? lança-t-elle, surtout pour elle-même.

Le silence fit son retour entre eux. Ils attendirent encore ce qui parut à Karl une éternité.

Levant les yeux vers le haut de la cache, il aperçut des rayons de soleil qui parvenaient à se frayer un chemin au travers des branchages et des fentes, apportant aux deux jeunes gens davantage de lumière.

L’adolescent sursauta quand la jeune femme se leva alors d’un bond. Elle alla regarder par le trou avant d’y coller l’oreille et d’attendre.

— Allons-y !

Karl la regarda, se leva aussitôt et ensemble, ils reprirent le même passage pour sortir et regagner la clairière.

Ce qu’ils y découvrirent serra le cœur du jeune homme. De la maisonnette, il ne restait presque rien. Celle-ci avait été aplatie comme si elle avait été chargée par un troupeau d'éléphants particulièrement énervés. Quelqu’un avait également tenté de l’embraser, car une partie des ruines était calcinée. Le grand arbre qui abritait jusqu’à présent la maison, bien qu’encore debout, avait également été abîmé. Il n’était plus que l’ombre de celui qu’il était encore quelques heures plus tôt.

Karl regarda sa voisine du coin de l’œil, attendant une réaction. Bien que n’étant pas spécialement proche de la fille, il éprouvait quand même de la tristesse à son égard. Elle venait de perdre sa maison.

Mais elle resta là, impassible, fixant du regard ce qu’il restait de sa modeste demeure.

Elle finit par hocher la tête et tourna les talons.

— Je dois partir, déclara-t-elle. Je ne suis plus en sécurité ici.

Karl s’était attendu à ce qu’elle montrât au moins un signe de découragement, de tristesse ou n’importe quelle autre émotion, mais rien. La jeune femme était déjà en train de s’éloigner vers le bois. Lui ne bougea pas, ne sachant trop que faire. Il se demanda s’il devait prévenir la police, quand il le pourrait, mais son petit doigt lui dit que ce ne serait pas nécessaire. Il ne trouverait pas de police ici, où que puisse être le « ici ».

La jeune femme, qui avait déjà mis plusieurs mètres entre eux, finit par s'arrêter.

— Si tu veux rester ici, tu es libre, annonça-t-elle. Mais tu peux aussi venir avec moi.

Karl regarda la jeune femme qui s’éloignait à nouveau puis jaugea les restes calcinés de la maison et prit rapidement une décision. C’est au pas de course qu’il la rattrapa, espérant qu’il ne le regretterait pas plus tard. Elle ne lui jeta pas un regard ; il garda le silence.

Ils marchèrent un moment sans un bruit. La première impression se confirmait ; la jeune femme n’était pas du genre bavarde. Karl prit son courage à deux mains. Après tout, s’ils devaient partager encore quelques moments ensemble, il y avait un détail qu’il estimait devoir connaître.

— Comment tu t’appelles ?

À vrai dire, il s’attendait au mieux à une absence de réponse, accompagnée ou non d’un regard noir, et au pire à une réaction plus agressive. Mais, contre toute attente…

— Kirly, lui répondit-elle.

Surpris, mais dans le bon sens pour une fois, le jeune homme tenta de tirer davantage sur la perche qui venait de se tendre devant lui.

— C’est un joli prénom, Kirly ! Kirly comment ? se risqua-t-il, tentant tant bien que mal de ne pas froisser sa compagne de route.

Elle ne répondit rien, puis au bout de quelques pas, finit par lâcher.

— Kirly, pas Kirly comment.

Bon, ce n’était pas une bien grande perche, mais c’était un début dont il convenait de se contenter, jugea le jeune homme. Il lui sourit.

  • D’accord, enchanté Kirly.

Elle grogna tout en continuant son chemin.

Le silence, décidément obstiné, se réinstalla confortablement entre eux. Karl se demandait où Kirly pouvait bien les conduire de ce pas décidé. Tout au moins espérait-il qu’elle savait où elle allait. Il finit par lui poser la question.

— Loin d’ici.

La réponse ne satisfit pas le jeune homme qui se renfrogna. Depuis le début, il essayait d’être poli et accommodant. Evidemment, le fait que Kirly soit lourdement armée y était pour quelque chose, mais quand même ! Même en prenant en compte cet élément centrale de leur relation naissante, ce partage inexistant de l’information commençait à lui peser.

— Ce n’est pas une réponse, lâcha-t-il.

Kirly s'arrêta net. Elle se tourna vers lui et s’approcha très près. Si près qu’il put sentir son parfum. Etrangement, elle ne sentait pas comme quelqu’un vivant dans les bois, en marge de toute civilisation. Une délicate essence de fleur émanait d’elle. Ce moment eut pu être agréable pour le jeune homme, si la teneur des propos que la fille lui tint avait été différente.

— Écoute-moi bien, articula-t-elle entre les dents. D’ici peu tout le coin va grouiller d’esclavagistes, de bandits et de charognards. Il va y avoir un tas de gens pas fréquentables qui vont vouloir tirer parti de la chute de la Cité. Alors je préfère mettre le maximum de distance entre eux et moi avant qu’ils débarquent tous. - elle planta son regard dans celui de Karl – Alors de deux choses l’une, soit tu m’accompagnes, et dans ce cas tu la fermes et tu fais ce que je te dis, soit tu traces ta route, et tu verras si les esclavagistes sont aussi sympas que moi, tu as compris ?

Karl hocha doucement la tête. Décidément, le moins que l’on pût dire de Kirly, c’était qu’elle n’était pas commode. Moins sympas qu’elle, avait-elle dit ? Était-ce possible ?

Leur progression au travers des bois n’était pas des plus aisée. Le dense enchevêtrement de végétation ralentissait leur allure. Bien qu’habitué aux marches en forêt, Karl éprouvait des difficultés à se frayer un passage entre les troncs serrés et les ronces qui les enlaçaient. Kirly s’en sortait mieux. La jeune femme usait allégrement de son épée pour dégager un passage. Karl la suivait tant bien que mal et devait subir ses soupirs et ses remontrances quand il n’allait pas assez vite.

Heureusement, au bout de plusieurs heures de marche, ils finirent enfin par sortir des bois et se retrouvèrent sur les berges d’une rivière.

Karl fut ravi de découvrir ce nouveau décor bien plus hospitalier. L’eau s’écoulait lentement et avait l’air relativement peu profonde. Ce paysage paisible et champêtre dénotait tellement de ce qu’ils venaient de vivre que la scène lui parut surréaliste, comme sortant d’un rêve. Les roseaux qui poussaient çà et là sur la berge dansaient lentement au grès d’une brise légère, pendant que des nuages d’insectes se réchauffaient en volant au soleil.

Karl ne quittait pas des yeux le tranquille cours d’eau. Il commença à s’en approcher pour l’étudier de plus prés. Mais Kirly, qui marchait un peu au-devant lui, le prévint d’un ton sec :

—    Hé ! Si tu tiens à la vie, ne t’approche pas de la rivière !

Karl ne prit pas au sérieux l’avertissement de la fille. Il s’était déjà baigné dans de nombreux cours d’eau. Il connaissait tous ceux de la région et aucun ne présentait le moindre danger. Kirly devait certainement en rajouter, probablement car elle ne voulait pas ralentir leur allure.

Mais lui, il avait soif et il avait chaud, sans même parler de ses pieds qui commençaient à le faire souffrir ! Un petit détour par les eaux limpides serait on ne peut plus salvateur et sans conséquence. Ils n’étaient quand même pas à cinq minutes près ! Il prit donc le parti de faire complétement fi de l’interdiction.

—    Je vais juste jeter un coup d’œil ! L’eau a l’air tellement bonne !

S’apercevant de la folie du jeune homme, Kirly rebroussa chemin à toute vitesse et le retint sèchement par le bras. Sans ajouter un mot, elle sortit un bout de viande séchée de sa cape dont elle coupa un petit morceau avant de le jeter dans l’eau si attrayante.

Il faut dire que le cours d’eau perdit tout à coup beaucoup de ses charmes car aussitôt la viande flottant à sa surface, un gros remous s’y créa. Une bête énorme, à la frontière entre le poisson et le crocodile en surgit tout à coup, ouvrant une gueule impressionnante qui laissa voir bons nombres de dents effilées. Le monstre referma le tout dans un claquement sonore sur l’appât improvisé. Le spectacle en aurait déjà refroidi plus d’un mais il n’était cependant pas terminé. Une autre bête semblable à la première, quoi qu’un peu plus petite, apparut à son tour. Celle-là devait quand même bien mesurer un confortable mètre de long. Les deux monstrueux poissons n’apprécièrent que peu d’être mis en présence l’un de l’autre. Un violent combat se déclencha entre eux.

À la vue de ces créatures infernales, Karl sauta d’un bon mètre en arrière laissant échapper un cri d’effroi. 

—    Mais ! Qu’est-ce que ! Qu’est-ce que ! bégaya-t-il en se tenant derrière Kirly. Bordel c’est quoi ça !

La jeune femme se tourna vers lui en fronçant les sourcils, plus encore qu’à l’accoutumée ; elle n’était pas contente.

—    C’est la dernière fois que je te sauve la mise, le prévint-elle.

Elle reprit ensuite sa route, l’air toujours renfrogné. Karl fut obligé de forcer l’allure pour la rattraper. Il jeta un dernier coup d’œil au violent combat qui avait lieu. Celui-ci avait pris fin. La plus grosse bête venait logiquement de remporter la bataille. Elle arracha goulument un gros morceau de sa victime avant de l’emporter avec elle dans les profondeurs des eaux qui se teintèrent de vermeille, sous le regard médusé du jeune homme.

—    Désolé, dit-il à Kirly, je ne savais pas… 

Elle ne se retourna même pas pour lui répondre et grommela :

—    Alors écoute ceux qui savent !

La vue de ces deux monstres vint s’ajouter au reste des indices qui s’accumulaient depuis quelques jours dans un coin de sa tête.

Jusque-là il avait tenté d’éluder tant bien que mal la question. L’urgence constante des évènements qui s’enchainaient sans cesse lui avait finalement servi à voiler la vérité.

Ce qu’il n’avait, jusqu’à présent, qu’effleurer lui sautait maintenant au visage. Evidemment qu’il n’était plus chez lui. Evidemment que, quel que soit l’endroit où il pouvait désormais se trouver, cet endroit n’était pas son monde à lui. Son monde à lui ! Il avait changé de monde ! Comme ça… sans s’en apercevoir, au détour d’un chemin. Comment cela s’était-il produit ? Comment passait-on d’un monde à l’autre ? Le saurait-t-il un jour ? Comment faire pour rentrer chez lui ? C’était à présent à cette ultime interrogation qu’il devait se consacrer tout entier.

—    Je ne suis plus chez moi… murmura-t-il pendant que ses pensées valdinguaient dans sa tête.

—    Qu’est-ce tu racontes ? grogna Kirly visiblement toujours contrite par la sottise du jeune homme.

Karl la regarda, surpris.

—    Pardon… heu… je réfléchissais à haute voix je crois.

La jeune femme roula des yeux.

Tout à coup, son visage déjà austère se ferma davantage. D’un geste brusque, elle empoigna Karl par le bras et le précipita derrière un rocher.

—    Pas un mot, lui ordonna-t-elle.

—    Qu’est ce qui se passe ? demanda-t-il tout bas.

Mais voyant l’air de la jeune femme, il préféra ne pas insister. Passant un œil par le côté de leur cache, elle observait quelque chose avec attention.

Karl l’imita, prenant bien soin de ne pas commettre une nouvelle bévue.

Devant eux, à une vingtaine de mètres tout au plus, une silhouette était sortie de la forêt et se dirigeait droit vers la berge.

Il s’agissait d’un homme, non plutôt d’un garçon en fait, affublé d’un d’accoutrement sortant vraiment de l’ordinaire. Ce qui étonna le plus Karl était sans doute son petit chapeau pointu, ou peut-être ce qu’il tenait à la main, à bien y réfléchir. Celui-ci empoignait un long bâton dont l’extrémité formait une fourche à deux dents au bout de laquelle une petite cage était suspendue. Manquant régulièrement de se prendre les pieds dans la longue robe sombre qui complétait l’étrange panoplie, le curieux personnage s’approchait dangereusement de la rivière.

Karl crut l’entendre parler tout seul, bien que de là où il se trouvait, il ne put pas vraiment percevoir l’exacte teneur de ses propos. Le ton, néanmoins, était celui de la lamentation. Il semblait même se disputer avec quelqu’un. Karl se tourna vers Kirly qui, sentant que ce dernier voulait intervenir, lui fit non de la tête. Karl, contrarié, continua d’observer le nouveau venu. Celui-ci n’était plus qu’à quelques pas de l’onde calme mais ô combien trompeuse.

—    On doit l’aider ! implora-t-il. Il va se faire dévorer !

—    S’il est suicidaire ce n’est pas notre faute, lui répondit Kirly en haussant les épaules.

Plus que quelques centimètres et c’en serait fini de lui. Karl ne réfléchit plus. D’instinct, il saisit alors un petit caillou par terre et avant que la jeune femme n’eût pu faire quoi que ce soit, le lança vers l’imprudent. Celui-ci s'arrêta net et regarda en direction du point de chute de la pierre.

Le garçon changea de cap, se dirigeant maintenant vers eux. Karl se remit à respirer.

—    Y a quelqu’un ? l’entendit-on appeler.

—    Mais c’est pas vrai ! Tu es content ? s’emporta Kirly. Il vient vers nous maintenant !

—    Il fallait bien faire quelque chose, se défendit Karl.

—    Il est attifé comme un sorcier en plus ! lança-t-elle après avoir jeté à nouveau un œil furtif à l’étranger qui se rapprochait. Tu nous as ramené un sorcier ! Bravo ! Toutes mes félicitations ! Ne viens pas pleurer s’il te change en limace !

—    Je viens de lui sauver la vie. Pourquoi me changerait-il… attends, quoi ?

Il venait de prendre conscience, un peu à contre-temps, de ce qu’avait dit Kirly.

Un sorcier ?

Une limace ?

Un sourire éclaira alors la figure sale et pleine de larmes du garçon.

—    Bonjour !  leur cria-t-il.

Karl regarda Kirly qui lui rendit un regard furibard. Faisant fi du mécontentement revendiqué par cette dernière, il se redressa et s'avança vers le nouveau venu. La jeune femme se leva également et alla à sa rencontre d’un pas prudent, non sans se munir au préalable d’un couteau qu’elle garda dans un repli de sa cape.

Karl était déjà en train d’expliquer au sorcier que la rivière était remplie d’horribles créatures et qu’on ne pouvait pas la traverser lorsqu’elle les rejoignit. Le garçon essayait tant bien que mal de sécher de grosses larmes avec sa manche crasseuse et tentait de retrouver un semblant de contenance.

Karl lui demanda alors si tout allait bien car il n’avait pas l’air franchement dans son assiette.

Le garçon lui répondit que non, tout n’allait pas bien. La Cité Céleste Éternelle et Merveilleuse venait d’être attaquée par ce qui ressemblait à un dragon. Comment ça pourrait aller bien ? La Cité s’était effondrée. Il avait fui à toutes jambes à travers les bois. Non, ça n’allait pas bien. Il recommença à pleurer.

Karl essayait tant bien que mal de le réconforter pendant que Kirly roulait des yeux en soufflant. Elle rangea cependant son couteau, jugeant le garçon inoffensif. Celui-ci semblait en effet taillé sur le modèle d’une brindille, aussi longue que fine et ce n’était certainement pas une hypothétique force physique qui aurait pu avoir raison de la jeune femme et de son arsenal personnel. Des cheveux d’un blond virant sur le roux s’échappaient en ordre dispersé de son couvre-chef accentuant encore son allure de grand échalas dégingandé.

 

—    Comment tu t’appelles ? lui demanda Karl.

—    Minaud, répondit-il avant de commencer à leur raconter son histoire. Je suis apprenti mage à ÉterMer. J’étais descendu pour chercher des plantes et des herbes magiques. Je voulais faire une surprise à mon maître. Je voulais lui montrer que je pouvais y arriver tout seul. Sans escorte. Mais pendant que j’étais au Sol, la Cité a été attaquée. - les larmes lui montèrent de nouveau aux yeux - elle est détruite… finit-il par dire en se retenant très fort de pleurer à nouveau.

Karl essaya de le réconforter mais Kirly faisait preuve de beaucoup moins de sollicitude.

—    Ainsi donc, tu es des leurs. Il y a des survivants ?

Minaud hésita.

—    Je ne sais pas, je n’en ai pas vu. J’ai essayé d’aller voir, mais j’ai dû m’arrêter. Tout est en flamme là-bas, et il y a trop de poussière.

La réponse ne parut pas satisfaire la jeune femme.

—    Il y en a forcément, ronchonna-t-elle. Tu es bien là, toi.

Karl resta ahuri un court instant devant le peu d’empathie de Kirly.

—    Ça n’a pas l’air de te réjouir, dit-il alors en se tournant vers elle.

—    Ceux du Sol ne nous aiment pas beaucoup, expliqua Minaud.

—    Ceux des Cités Célestes ne font pas vraiment tout pour qu’on les aime, s'énerva la jeune femme.

Constatant que la situation était en train de s’envenimer, Karl tenta de calmer les esprits mais trop tard, car Minaud lança :

—    Fais attention, je suis un sorcier ! Je vais te lancer un sort et…

Mais sa voix disparut instantanément, car une lame d’une trentaine de centimètres venait d'apparaître sous son menton.

—    Fais donc ça, dit Kirly qui tenait le couteau.

Ses yeux noirs lançaient des éclairs.

—    Euh… hésita l’apprenti. Pas maintenant…

Kirly afficha un sourire mauvais.

—    C’est bien ce que je pensais, finit-elle par dire en rangeant sa lame.

Ils ne détournèrent pas leur regard l’un de l’autre.

—    Mais… se risqua Karl. Vous n’y croyez pas vraiment, hein, à ces histoires de sorcier et de magie ?

Ce dernier devait admettre l’existence des villes volantes et des dragons. Il ne pouvait pas faire autrement, l’ayant constaté par lui-même. Mais la magie… franchement…

Minaud abandonna momentanément le duel mental qu’il avait engagé avec la jeune femme et le regarda, visiblement surpris par sa remarque.

—    Comment ça ? demanda-t-il.

—    Ben la magie, ce sont des tours de passe-passe ! Ça marche dans les comptes pour enfants ! C’est sympa les histoires de sorcières de fées et de petits lutins, mais ça n’existe pas !

L’apprenti l’étudia attentivement.

—    Des fées ? Des petits lutins ? Mais …  - il se tourna vers la jeune femme - mais d’où il sort celui-là ?

La fille haussa les épaules.

—    Va savoir, grogna-t-elle.

 

Karl, voyant qu’il s’orientait vers une impasse, tenta tant bien que mal d’orienter la conversation sur un autre sujet.

—    Et maintenant ? Que fait-on ? demanda-t-il.

—    On va au sud, maugréa la jeune fille. Il y a un gué à quelques kilomètres qui nous permettra de traverser la rivière.

Minaud n’avait pas l’air d’accord.

—    On va rejoindre la route principale. Elle nous conduira jusqu’à la frontière de l’Empire. On y trouvera certainement de l’aide.

—    La frontière, l’Empire, très peu pour moi, trancha net Kirly pour clore le débat.

—    C’est quoi le problème avec l’Empire ? demanda Minaud.

Karl aussi s’interrogeait sur un tel refus, essayant pour le moment de faire abstraction de cette histoire d’Empire, à laquelle il ne comprenait rien.

—    Je vais au sud, soutint la jeune femme. Si vous voulez venir, venez. On a perdu suffisamment de temps.

Fermant la discussion - pour peu qu’on ait l’esprit suffisamment ouvert pour nommer ainsi un tel dialogue de sourds - elle s’éloigna d’eux en prenant la direction du sud, longeant toujours la rivière.

—    Moi je vais avec elle, dit Karl à Minaud.

Pour lui en effet, le choix fut vite fait, appliquant le vieux précepte qui indiquait - avec raison - qu’entre deux maux, il convenait de choisir le moindre. Kirly était toujours à cran, mais elle lui avait déjà sauvé la mise et elle lui inspirait beaucoup plus confiance que Minaud ; au moins sur sa capacité à s’en sortir. Quant à continuer tout seul… ce n’était même pas une option.

Il rattrapa au pas de course la jeune femme qui s’éloignait déjà. Minaud les regarda partir piteusement. Lui aussi préférait ne pas se retrouver seul, mais la fille avait l’air têtue. Tout à coup, il entendit un bruit bizarre provenant des bois qui le fit sursauter.

—    Attendez-moi ! cria-t-il en courant vers eux.

 

Il se plaça aux côtés de Karl qui lui sourit en guise d’encouragement. La situation du jeune sorcier n’était pas meilleure que la sienne et il fallait se serrer les coudes. Minaud lui rendit un sourire sans joie.

Karl lui demanda alors, autant par curiosité que pour faire un peu la conversation, s’il pouvait en savoir plus sur le petit oiseau qui se trouvait dans la cage suspendue au bout du bâton de l’apprenti. Le visage de celui-ci s’éclaira alors.

—    C’est un cadeau de mon Maître, l’informa Minaud. Comme je n’ai pas terminé ma formation, je ne ressens pas les Influents aussi bien que les sorciers accomplis. Ce canari m’aide à les détecter. Tu veux le voir de plus près ? 

Il pencha alors son bâton afin que la cage soit juste devant le jeune homme.

—    Les … Influents ? Qu’est-ce que c’est ?

Le visage de l’apprenti sorcier s’éclaira instantanément sous l’effet de la question.

—    Les vents Influents ! T’en as jamais entendu parler ? – puis il continua, sous le regard incrédule de Karl – En fait, ce sont des courants magiques qui circulent tout autour de nous ! On ne les voit pas, mais on peut les sentir. Enfin… pas tout le monde hein ? Seulement ceux qui ont le Don ! Ceux qui pourront devenir mage ! Comme moi ! Et il y a les Influés ! Ce sont des éléments, des pierres, des bois, qui réagissent à ces vents… et… enfin si on les manipule bien, on peut…

—    Mais tais-toi ! Tu ne vas pas nous réciter toute ta leçon ! le coupa brusquement Kirly. Allez, dépêchez-vous ! Et en silence !

Minaud et Karl se crispèrent sous l’injonction de la jeune femme, comme des enfants grondés par leur maîtresse d’école.

Karl chuchota au jeune sorcier en lui désignant l’oiseau.

—    Il est très joli en tout cas …

—    Merci ! Je suis sûr que ça lui fait très plaisir.

—    Ha ? Tu penses ?

—    Oui, oui, il est très sensible aux compliments !

Karl n’ajouta rien de plus. En vérité, il n’avait pas eu à se forcer beaucoup pour flatter le volatile. L’oiseau, en effet, était réellement magnifique. Son plumage d’un jaune éclatant était strié de fines raies vertes et bleues qui se rejoignaient au bout des ailes et de la queue pour y former des motifs aussi beaux que complexes. Mais, un oiseau restait un oiseau, n’est-ce pas ? Le jeune homme connaissait déjà des gens, gagas de leurs chats ou de leurs chiens, qui leur prêtaient des sentiments de ce genre. Il se contenta de sourire poliment à la remarque tout en jetant un dernier coup d’œil à la cage que Minaud relevait.  À bien y regarder, il lui sembla à lui aussi, que le canari s’était comme gonflé d’orgueil.

 

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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