facebook La fille à l’épée - Partie 1
Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
La fille à l’épée - Partie 1

La fille à l’épée - Partie 1

Publié le 16 nov. 2021 Mis à jour le 28 nov. 2021
time 21 min
1
J'adore
0
Solidaire
0
Waouh
thumb 0 commentaire
lecture 12 lectures
1 réaction

Sur Panodyssey, tu peux lire 5 articles par mois sans être connecté. Profite encore de 4 articles à découvrir ce mois-ci.

Pour ne pas être limité, connecte-toi ou créé un compte en cliquant ci-dessous, c’est gratuit ! Se connecter

La fille à l’épée - Partie 1

Karl fut tiré du sommeil par les chants intenses des oiseaux qui s’élevèrent dès les premiers rayons de soleil. Ce qu’ils pouvaient être bruyants ! Il étira, encore dans une demi-conscience, ses membres endoloris par le confort spartiate de sa couche.

Où était-il déjà ?

Il ouvrit brutalement les deux yeux et se redressa d’un seul coup. Tout lui était revenu d’un seul coup ; le dragon, la ville flottante, la destruction spectaculaire de celle-ci, cette partie de la forêt qu’il ne connaissait pas, sa fuite et maintenant… la faim ; une faim qui lui tordait le ventre.

Ses premiers mouvements s’accompagnèrent aussitôt d’autres sensations. Chaque partie de son corps, les unes après les autres, se plaignirent de douleur ; son être tout entier n’était que contusions et courbatures. Sa couverture lui avait tout juste offert une protection suffisante contre les fraîcheurs nocturne, et son sommeil n’avait été que peu réparateur. Le jeune homme secoua la tête, voulant chasser les souvenirs de la veille. Tout cela avait-il vraiment eu lieu ? N’était-ce pas après tout qu’un affreux cauchemar ? Comment croire qu’une cité volante avait été détruite par un animal gigantesque crachant du feu. Cependant, un fait était certain. Il n’était pas rentré chez lui et avait dormi dans un arbre. En toute autre occasion, cela aurait pu donner lieu à une anecdote amusante à raconter… si cela avait été ne serait-ce qu’un peu prévu et s’il n’était pas complétement perdu.

Le temps magnifique, la vie s’éveillant tout autour de lui, l’aidèrent à trouver la force de puiser au fond de lui une bouffée d’optimisme. Aujourd’hui était un jour nouveau et malgré les évènements dont il avait été le malheureux témoin, il finirait bien par trouver quelqu’un qui pourrait l’aider, et il pourrait enfin tirer tout cela au clair.

La région n’est quand même pas déserte !

Par habitude, l’adolescent ressortit de son sac le téléphone récalcitrant. Il essaya une fois de plus de le rallumer mais sa tentative à nouveau se solda par un échec. Cette fois-ci, il prit le temps de l’examiner. Il l’étudia sous tous les angles, le tournant et le retournant avant de se rendre à l’évidence ; bien qu’apparemment intact, l’appareil refusait tout bonnement de se mettre en route. Karl poussa un long soupire et s’apprêtait à le ranger parmi ses affaires lorsqu’il entendit un bruit.

Était-ce une brindille qui venait de craquer ? S’extrayant prudemment de sa cachette, le jeune homme alla regarder de l’autre côté de l’arbre, mais ne vit rien d’anormal. Il devait se faire des idées, ou peut-être était-ce simplement un petit animal qui avait manqué de discrétion ?

Il voulut retourner près de son sac mais tomba nez à nez avec une longue épée.

Comme on peut s’en douter, la vision d’une lame à deux centimètres de l’arrête de son nez le surprit. Le jeune homme recula d’un pas et manqua basculer en arrière. À l’autre bout de l’arme se tenait une jeune femme, entièrement vêtue de grossiers mais solides habits de cuir et de fourrure. Ses cheveux sombres se fondaient dans une longue cape noire élimée qui lui tombait des épaules, entourant un visage au teint pâle affichant une expression d’implacable dureté. Le jeune homme, pourtant de taille plutôt grande, ne la dépassait que de quelques centimètres.   

— Je ne suis pas armé ! bafouilla Karl surpris, levant les mains au ciel, louchant sur la longue lame pointée vers lui.

Sans mot dire, la fille lui intima d’un geste de rassembler ses affaires et d’avancer. Sous la menace, il ne put qu’obtempérer car il fallait bien le dire, la jeune femme n’avait pas l’air bien commode. Tentant de se raisonner, Karl espérait vivement être au cœur de l’un de ces jeux de rôle dont il avait déjà entendu parler. Quelque chose au fond de lui le poussait toutefois à ne pas la contrarier. Le visage de celle-ci, aux traits plutôt plaisants au demeurant, n’était pas franchement du genre avenant.

Ils marchèrent ainsi dans un silence forcé. À plusieurs reprises, Karl tenta d’engager la conversation mais à chaque fois il se trouva confronté à un mur. La pointe de l’épée toujours logée entre ses deux omoplates, il ne pouvait qu’avancer docilement.

Le jeune homme réfléchissait, essayant de faire le point sur la situation.

Il y avait eu tout d’abord en vrac la ville volante, attaquée et détruite par un monstre géant, les arbres qui ressemblaient à ceux qu’il connaissait mais sans l’être vraiment, la pluie de débris, le sentier de randonnée volatilisé. Et à présent… à présent, il était confronté à cette espèce de vagabonde qui le menaçait avec une arme d’un autre temps. Surannée, certes, elle l’était sa longue épée, mais elle avait néanmoins l’air redoutablement efficace. Que se passait-il depuis hier ? Comment était-ce possible ? Le monde avait-il cessé de tourner rond ?

Soudain, le cri d’un animal inconnu le fit sursauter et il se figea. La fille, complétement indifférente à sa réaction, lui tapota l’épaule du plat de sa lame pour le rappeler à l’ordre et l’obliger à avancer de nouveau. Le jeune homme se remit en route à contre-cœur, de moins en moins rassuré. Les bruits de cette forêt, l’adolescent les connaissait bien et jamais il n’avait entendu un tel son. D’où pouvait il provenir ?

Réfléchissant à tout cela, il fut ramené à la réalité de l’instant présent par son estomac qui, se tordant de faim, laissa échapper un bruyant gargouillement. La fille lui fit alors signe de s’arrêter et sortit de nulle part un morceau de pain enveloppé dans du tissu qu’elle lui tendit. Surpris par ce geste, il s’en saisit néanmoins aussitôt.

— Je n’ai pas mangé depuis hier et… commença-t-il, prenant cette attention comme une invitation à relâcher la tension ambiante.

— Assez ! Tais-toi et mange ! le coupa-t-elle d’un ton peu amène.

Ce furent les premiers mots que la fille prononçait.

Mais Karl ne s’était rien mis sous la dent depuis la veille et ne se fit pas prier pour dévorer malgré tout sa pitance.

« L’avantage d’avoir faim, pensa-t-il, c’est que même un bout de pain rassis prend des allures de festin. »

Avant même qu’il eut fini de manger, la fille lui fit signe de poursuivre le chemin en usant de son vocabulaire habituel : la pointe aiguisée qu’elle détenait.

Après quelques kilomètres qui lui semblèrent interminables, ils débouchèrent sur une petite clairière.

Un arbre immense se tenait là, en son centre, et couvrait de son épais feuillage une petite maison de bois qui avait été construite autour de son large tronc. Ils se dirigèrent vers elle et y pénétrèrent, toujours sans un mot. Le jeune homme espérait que peut-être, une fois à l’intérieur, il pourrait enfin clarifier la situation ; mais il se trompait. Avait-il de toute façon d’autre choix ? L’arme qui ne se délogeait pas du milieu de son dos était une invitation qu’il ne pouvait pas refuser. Sans se dérider, la jeune fille lui enjoignit de s’asseoir sur une chaise et l’y attacha solidement avec une corde épaisse. Impossible de bouger. Logiquement, Karl se mit à paniquer.

Peut-être était-il tombé sur une de ces personnes désaxées qui vivent en marge de tout ? L’adolescent tenta vainement de retrouver son calme, essayant tant bien que mal de se convaincre que si la jeune femme avait dû le découper en petits morceaux, ce serait déjà fait depuis un bon moment. Ses intentions étaient probablement différentes mais dans ce cas, que pouvait-elle lui vouloir ? D’un autre côté, peut-être s’agissait-il d’une psychopathe cultivant avec soin ses actes sadiques et barbares. Il était plus que temps de connaitre ses intentions. Peut-être avait-il encore une chance de se sortir de cette folle histoire indemne.

— Écoutez, je n’ai pas d’argent sur moi… prenez tout ce que vous voulez mais laissez-moi partir… s’il vous plait ? tenta-t-il en vain car la fille ne fit même pas mine d’avoir entendu.

Celle-ci disparut dans une pièce voisine, le laissant seul. Le jeune homme saisit immédiatement l’occasion pour essayer de faire jouer ses liens mais ceux-ci étaient bien trop serrés et il dut rapidement se rendre à l’évidence que c’était impossible. À l’affût d’une idée pour s’échapper au plus vite, Karl fouilla du regard la petite pièce dans laquelle il se trouvait désormais prisonnier. Autour de lui, presque rien ; juste une table et deux chaises ainsi qu’une haute armoire qui emplissait presque tout un pan de mur. Aucun objet à proximité n’était susceptible de lui venir en aide. Désespéré, il testa une fois de plus les liens qui le maintenaient. Rien à faire… il était solidement attaché. Quelles que puissent être les intentions de sa geôlière, il devrait les subir.

La fille refit apparition. Elle s’était séparée de sa grosse cape, mais pas de son épée. Tirant une chaise qu’elle plaça face à lui, elle posa son arme ainsi qu’une dague très affutée bien en évidence sur la table.

— Qui es-tu ? demanda la jeune femme, rompant brutalement le silence.

— Je m’appelle Karl. Mais, où sommes-nous ? Qu’est-ce que vous voulez ? bafouilla-t-il.

— Réponds juste aux questions, le coupa-t-elle sèchement. Que faisais-tu près de la Cité Céleste ?

— La Cité Céleste ? Qu’est-ce que c’est ? C’est le truc qui est tombé ?

— Que faisais-tu là-bas ? redemanda-t-elle avec insistance.

— J’ai dû me perdre et…

— Tu es un habitant de la Cité ? le coupa-t-elle à nouveau.

— Je… quoi ? Non pas du tout !

— Alors, je te le redemande encore une fois. Que faisais-tu là-bas ?

Karl, au comble du désespoir lui hurla :

— Mais je te dis que je me suis perdu ! Depuis hier je cherche quelqu’un pour m’aider, et il y a eu ce dragon et…

— Un dragon ? Quel dragon ?

Karl, ahuri s’exclama :

— Mais c’est une blague ? C’est pas vrai ? C’est une caméra cachée c’est ça ? C’est un canular ?

Elle le regarda, visiblement surprise de sa réaction.

— De quel dragon parles-tu ? articula-t-elle plus lentement, comme si son interlocuteur avait des problèmes de compréhension.

— Je parle de l'espèce de machin très grand, qui vole, qui crache du feu ! Qui a détruit ce que tu appelles la Cité je-sais-pas-quoi ! Tu sais, un dragon, quoi !

La fille se mura dans le silence, étudiant un long moment son prisonnier.

Tout à coup elle sortit de sa poche le téléphone portable de Karl qu’elle vint plaquer sur la table.

— Et ça ? Qu’est-ce que c’est ?

— C’est à moi ! s’écria-t-il.

Mais elle posa rapidement une main sur le manche de sa dague ce qui eut le don de le ramener au calme.

— C’est une arme ? reprit-elle l’air méfiant.

— Une arme ? Non ! Mais non ! C’est juste un téléphone. Ne me dis pas que tu n’as jamais vu de téléphones ? De toute façon il est cassé, soupira-t-il. Il ne s’allume plus.

La fille reprit le portable en main et l’étudia sous tous les angles. Elle posa alors ses grands yeux sombres sur Karl, scrutant une réaction de sa part et finit par reposer l’appareil un peu plus loin, jugeant probablement que l’objet ne représentait pas une menace immédiate.

Elle réfléchit un instant, dans un silence assourdissant.

Le cœur de Karl battait la chamade dans ses tympans. Était-ce le moment de vérité ? Allait-elle lui faire du mal ?

Tout à coup, sans ajouter un mot, la fille se leva, rassembla ses deux armes et le téléphone et sortit de la pièce.

Karl resta là, seul un long moment ; pas moyen de bouger. Par une petite fenêtre, il vit que le jour était bien avancé et qu’il ferait bientôt nuit.

Il entendit des bruits de casseroles provenir de la pièce voisine et se souvint brusquement d’à quel point il pouvait avoir faim.

La jeune femme ouvrit la porte et posa un bol et une cuillère en bois devant lui. Doucement, elle lui détacha la main droite, s’assit sur la chaise libre, sortit une pierre à aiguiser et commença à affûter sa dague.

— Mange ! lui ordonna-t-elle. Ça va être froid.

Karl lorgna le contenu du bol. Il contenait une sorte de bouillon de légumes. Des morceaux flottaient en surface et conféraient à la recette un air peu ragoutant. Mais le jeune homme avait faim, et sa geôlière n’avait pas l’air du genre à se satisfaire d’un refus, même poli. Aussi décida-t-il de goûter, approchant une petite cuillérée prudente de son nez puis de sa bouche avant de constater que finalement c’était bien meilleur que ça n’en avait l’air. Il engouffra ainsi son dîner et seul vrai repas depuis presque deux jours.

La jeune femme le regardait manger tout en passant la pierre le long de la lame. Elle attendit qu’il eût bien entamé son repas pour recommencer son interrogatoire.

De nouveau l’incompréhension s’installa entre les deux jeunes gens. Elle lui redemandait sans cesse de lui expliquer ce qu’il faisait seul dans les bois et quels étaient ses liens avec la Cité Céleste ou encore avec le dragon.

Inlassablement, Karl lui répondait qu’il s’était juste perdu, qu’il essayait de retrouver son chemin ou quelqu’un pour l’aider… qu’il n’avait aucun rapport avec le dragon qu’il avait vu attaquer la cité.

Au bout d’un moment, la jeune femme abandonna. Elle se leva et sortit de la pièce en soufflant au passage l’unique bougie. Karl se retrouva alors dans le noir. La nuit était tombée. Que pouvait-il faire d’autre à part attendre ?

Dans l’obscurité presque totale, ses pensées se remirent à s’encombrer dans son esprit. Où était-il ? Il fallait se rendre à l’évidence. Rien ne ressemblait à ce qu’il connaissait. Que s’était-il passé hier ? Quand même il se serait égaré, rien ne pouvait justifier un pareil changement de décor. Mais une autre question surgit et relégua toutes les autres au second plan. Comment faire pour rentrer chez lui ?

 

Pour répondre à cette légitime interrogation, à laquelle il n’avait malheureusement pas la moindre réponse à apporter, il devait survivre. Il se concentra alors sur le problème beaucoup plus immédiat auquel il était confronté. Il était prisonnier de la vagabonde lourdement armée. Qui pouvait-elle bien être ? Ils devaient avoir sensiblement le même âge, tous les deux… Où était sa famille ? Vivait-elle seule ici, loin de tout ? Et toutes ses armes, d’où provenaient-elles ? Pourquoi les brandissait-elle à chaque fois que l’occasion s’en présentait ? Pour le moment, elle ne lui avait fait aucun mal. C’était assurément une bonne chose mais cela durerait-il ? Pouvait-il lui échapper ?

Tout en ressassant ces pensées dans la pénombre, Karl essaya de trouver une position confortable sur la chaise en bois et trouva le sommeil sans plus d’effort. En vérité, le jeune homme était si épuisé qu’il aurait pu s’endormir n’importe où.

 

Karl fut extirpé de son sommeil par la fille s’engouffrant brusquement dans la petite maison. Il ne l’avait pas entendue sortir. L’air pressé, elle traversa la pièce en quelques pas et disparut par l’autre porte. Elle en revint rapidement et commença à défaire prestement ses liens.

— Nous devons partir ! annonça la jeune femme d’un ton péremptoire.

Karl, désappointé, n’osa rien demander face à l’empressement de la fille et son air renfrogné.

Au-dehors, il faisait encore nuit et il n’y avait presque pas de lumière hormis les quelques rayons de lune tout juste suffisants pour voir où l’on mettait les pieds.

— Suis-moi ! ordonna la fille en sortant sur le palier. Et ne fais pas de bruit !

Elle se mit à courir lestement à travers la clairière. Karl la suivit tant bien que mal, se prenant les pieds de-ci de-là et manquant trébucher à plusieurs reprises. Il parvint toutefois à la garder en vue. La fille s’engouffra dans les bois attenants, le jeune homme à sa suite tentant toujours de ne pas se faire distancer. Il se demandait pourquoi la jeune femme avait l’air si pressée soudainement. Celle-ci ne lui accorda pas même un regard pour voir où il se trouvait, ni même s’il parvenait à tenir le rythme. Heureusement, l’aube commença à poindre et on y voyait un petit peu plus clair. Finalement, il finit par rejoindre la jeune femme qui s'était arrêtée au pied d’un arbre gigantesque dont le tronc devait bien faire dans les deux mètres de large. Elle souleva une trappe et se glissa dans une petite ouverture étroite. Karl la suivit ne sachant trop que faire d’autre. L’ouverture se referma derrière lui dans un claquement sourd.

Ils se retrouvèrent dans ce qui ressemblait fort à une planque aménagée.

Karl n’en crut pas ses yeux.

— On est dans l’arbre ?

Elle le regarda, visiblement exaspérée.

— Oui, mais tais-toi ! Pas un bruit !

Un peu de lumière filtrait par le haut, se frayant un passage par quelques fentes. La planque n’était probablement pas entièrement fermée comprit-il. Un petit coffre et un couchage sommaire étaient les deux seuls objets indiquant une présence humaine. À mieux y regarder, il y avait aussi un petit tonneau sous la paillasse. La fille regarda par un petit trou au travers du tronc. Elle y plaqua l’oreille et attendit un moment puis parut satisfaite. Elle ouvrit le coffre et en sortit deux bouts de viande séchée. Elle en proposa un à Karl qui l’accepta et le dévora avidement.

Elle s’assit ensuite sur le lit. Karl sentit bien que ce ne serait pas une bonne idée de faire de même. Il préféra s’assoir par terre. C’était moins confortable, mais beaucoup plus prudent.

Le jeune homme essayait d’être patient et d’attendre que la jeune femme expliquât par elle-même ce qui ressemblait quand même beaucoup à une fuite. Il bouillonnait d’obtenir des réponses à ses questions.

Finalement, la fille lui apporta un début d’explications :

— Des hommes viennent. Je les ai vus quand je suis sortie faire le tour des pièges.

— Des hommes ? s’étonna Karl. Mais c’est une bonne nouvelle ! C’est peut-être une battue pour me chercher ! s’exclama-t-il, recouvrant un peu d’espoir.

La jeune femme lui jeta un regard mauvais.

— Pourquoi est-ce que quelqu’un te chercherait ? demanda-t-elle, acide.

Karl n’en revenait pas. N’avait-elle rien écouté depuis le début ?

— Je me suis perdu je t’ai dit ! s’écria-t-il avant de commencer à se lever. Peut-être que ma famille me cherche ? Je dois y aller ! 

La jeune femme ne fit rien pour l’en dissuader.

— Fais comme tu veux mais à moi ils m’ont plutôt paru être des esclavagistes.

Le jeune homme se figea et la regarda, interloqué.

— Des quoi ?

La fille poussa un soupir avant de préciser :

— Depuis quelque temps, des hommes ratissent la forêt. Je crois que ce sont des soldats de la Cité Céleste, car ils en portent le blason. Ils cherchent des gens qu’ils enlèvent pour les vendre à la mine.

De quelle mine pouvait-elle bien parler ? Il n’y en avait pas dans le coin. Mais les certitudes de Karl commençaient à s’effriter sérieusement. Il devait bien admettre qu’il ne reconnaissait rien, que tout lui paraissait étrange, que tout à coup le monde avait pris une tournure complètement différente.

— Mais enfin, hasarda-t-il, l'esclavage a été aboli depuis longtemps !

La fille le toisa alors d’un regard mi-soucieux, mi-amusé.

— Mais d’où est ce que tu sors, toi ? lança-t-elle pour elle-même.

Le silence fit son retour entre eux. Ils attendirent encore ce qui parut à Karl une éternité.

Levant les yeux vers le haut de la cache, il aperçut des rayons de soleil qui parvenaient à se frayer un chemin au travers des branchages et des fentes, apportant aux deux jeunes gens davantage de lumière.

L’adolescent sursauta quand la jeune femme se leva alors d’un bond. Elle alla regarder par le trou avant d’y coller l’oreille et d’attendre.

— Allons-y !

Karl la regarda, se leva aussitôt et ensemble, ils reprirent le même passage pour sortir et regagner la clairière.

Ce qu’ils y découvrirent serra le cœur du jeune homme. De la maisonnette, il ne restait presque rien. Celle-ci avait été aplatie comme si elle avait été chargée par un troupeau d'éléphants particulièrement énervés. Quelqu’un avait également tenté de l’embraser, car une partie des ruines était calcinée. Le grand arbre qui abritait jusqu’à présent la maison, bien qu’encore debout, avait également été bien abîmé et il n’était plus que l’ombre de celui qu’il était encore quelques heures plus tôt.

Karl regarda sa voisine du coin de l’œil, attendant une réaction. Bien que n’étant pas spécialement proche de la fille, il éprouvait quand même de la tristesse pour elle qui venait de perdre sa maison.

Mais elle resta là, impassible, fixant du regard ce qu’il restait de sa modeste demeure.

Elle finit par hocher la tête et tourna les talons.

— Je dois partir, déclara-t-elle. Je ne suis plus en sécurité ici.

Karl s’était attendu à ce qu’elle montre au moins un signe de découragement, de tristesse ou n’importe quelle autre émotion, mais rien. La jeune femme était déjà en train de s’éloigner vers le bois. Lui ne bougea pas, ne sachant trop que faire. Il se demanda s’il devait prévenir la police, quand il le pourrait, mais son petit doigt lui dit que ce ne serait pas nécessaire. Il ne trouverait pas de police ici, où que puisse être le « ici ».

La jeune femme, qui avait déjà mis plusieurs mètres entre eux, finit par s'arrêter.

— Si tu veux rester ici, tu es libre, annonça-t-elle. Mais tu peux aussi venir avec moi.

Karl regarda la jeune femme qui s’éloignait à nouveau puis jaugea les restes calcinés de la maison et prit rapidement une décision. C’est au pas de course qu’il la rattrapa, espérant qu’il ne le regretterait pas plus tard. Elle ne lui jeta pas un regard ; il garda le silence.

Ils marchèrent un moment sans un bruit. La première impression se confirmait ; la jeune femme n’était pas du genre bavarde. Karl prit son courage à deux mains. Après tout, s’ils devaient partager encore quelques moments ensemble, il y avait un détail qu’il estimait devoir connaître.

— Comment tu t’appelles ?

A vrai dire, il s’attendait déjà, au mieux à une absence de réponse, accompagnée ou non d’un regard noir, au pire à une réaction plus agressive. Mais, contre toute attente…

— Kirly, lui répondit-elle.

Surpris, mais dans le bon sens pour une fois, le jeune homme tenta de tirer davantage sur la perche qui venait de se tendre devant lui.

— C’est un joli prénom, Kirly ! Kirly comment ? se risqua-t-il, tentant tant bien que mal de ne pas froisser sa compagne de route.

Elle ne répondit rien, puis au bout de quelques pas, finit par lâcher.

— Kirly, pas Kirly comment.

Bon, ce n’était pas une bien grande perche, mais c’était un début dont il convenait de se contenter, jugea le jeune homme. Il lui sourit.

— D’accord, enchanté Kirly.

Elle grogna tout en continuant son chemin.

Le silence, décidément obstiné, se réinstalla confortablement entre eux. Karl se demandait où Kirly pouvait bien les conduire de ce pas décidé. Tout au moins espérait-il qu’elle savait où elle allait.

— Où est-ce qu’on va ? finit-il par oser demander.

— Loin d’ici.

Karl se renfrogna. Depuis le début, il essayait d’être poli et accommodant. Evidemment, le fait que Kirly soit lourdement armée y était pour quelque chose, mais quand même, même en prenant en compte cet élément centrale de leur relation naissante, ce partage inexistant de l’information commençait à lui peser.

— Ce n’est pas une réponse, lâcha-t-il.

Kirly s'arrêta net. Elle se tourna vers lui et s’approcha très près. Si près qu’il put sentir le parfum qui se dégageait d’elle. Etrangement, elle ne sentait pas comme une vagabonde. Elle ne puait pas, bien au contraire. Une délicate odeur de fleur émanait d’elle. Ce moment eut pu être agréable pour le jeune homme, si la teneur des propos que la fille lui tint avait été différente.

— Écoute-moi bien, articula-t-elle entre les dents. D’ici peu tout le coin va grouiller d’esclavagistes, de bandits et de charognards. Il va y avoir un tas de gens pas fréquentables qui vont vouloir tirer parti de la chute de la Cité. Alors je préfère mettre le maximum de distance entre eux et moi avant qu’ils débarquent tous. - elle planta son regard dans celui de Karl – Alors de deux choses l’une, soit tu m’accompagnes, et dans ce cas tu la fermes et tu fais ce que je te dis, soit tu traces ta route, et tu verras si les esclavagistes sont aussi sympas que moi, tu as compris ?

Karl hocha doucement la tête. Décidément, le moins qu’on pût dire de Kirly, c’est qu’elle n’était pas commode. Moins sympas qu’elle, avait-elle dit ? Était-ce possible ?

lecture 12 lectures
thumb 0 commentaire
1 réaction
Partager l'article
copylink copylink

Commentaire (0)

Tu aimes les articles Panodyssey ?
Soutiens leurs auteurs indépendants !

Prolonger le voyage dans l'univers Culture
Le Mans 1955
Le Mans 1955

Circuit des 24 heures du Mans, 11 juin 1955, 18h28    « Je m'appelle Pierre Levegh, j'ai 49 ans je suis aux com...

Fabrice Laurendon
6 min
CDL November challenge
CDL November challenge

Coucou les belettes ! Ce mois-ci, j'ai participé au challenge de la Confrérie...

Marine Dunstetter
7 min
LE TERMINAL
LE TERMINAL

Le voilà ce matin de Juin tant attendu, le terminal est encore quasi désert. Le virus a-t-il défait tant de vocations de vo...

Fabrice Laurendon
6 min

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur