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Chapitre 1 - Tout commença par une fin

Chapitre 1 - Tout commença par une fin

Publié le 17 avr. 2022 Mis à jour le 21 avr. 2022
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Chapitre 1 - Tout commença par une fin

Quelle que fût la direction que prenait son regard, le même spectacle de désolation s’offrait à lui, semblant se répéter à l’infini. Tout n’était que flamme, tout n’était que cri. La température était insupportable et pourtant tous ses membres tremblaient, secoués de spasmes de rage et d’impuissance.

Serrant dans la main la poignée de son épée jusqu’à s’en blanchir les phalanges, il leva les yeux vers les hautes tours du palais. Celles encore debout n’étaient plus que des torches prêtes à s’effondrer dans le brasier.

Sur son bout de chemin de ronde encore épargné par le désastre, le soldat soupira, s’abandonnant quelques instants au désespoir. Tout à coup, un profond sentiment de rejet l’envahit tout entier. Il ne pouvait pas accepter cela. Il ne pouvait pas se résigner. Il se mit à crier de toutes les forces qui lui restaient. Un long hurlement sauvage qui se perdit dans le tumulte. Il ne devait pas, il ne voulait pas baisser les armes. Il avait juré de protéger la Cité au péril de sa vie, bien des années auparavant, lorsqu’il n’était qu’un jeune homme sortant tout juste de l’enfance. Il voulait, à l’époque, prouver à la terre entière et en particulier à ses parents que lui aussi valait quelque chose ; qu’il était quelqu’un. Il avait bien vu son père rouler des yeux lorsqu’il évoqua son désir de rejoindre la Garde. Sa mère quant à elle, l’avait davantage imaginé dans le commerce, peut être comme importateur de denrées en provenance du Sol, ou mieux encore comme marchand de main d’œuvre prélevée.

Lui n’avait cure des souhaits de ses géniteurs et des ambitions qu’ils avaient pour lui. Il avait rejoint les si braves et fiers protecteurs de la Cité, dans leurs armures en argent étincelantes.

Elle semblait bien inutile, à présent, sa belle armure qui reflétait les lumières rougeoyantes des incendies. Ses parents, quant à eux… ils étaient certainement… Non ! Il ne voulut pas y penser. Cette idée là aussi, il la refusait.

Tout à coup, l’ombre dans le ciel reparut, immense et invincible.

Cette fois ci, il le savait, il n’y échapperait pas. C’était son heure.

Il repensa une dernière fois à sa vie, à cette dernière journée qui pourtant avait commencé comme toutes les autres.

« Tout cela pour quoi ?» songea-t-il, ignorant presque le monstre qui entamait un long arc de cercle dans les cieux noirs.

Plus de balistes à présent pour les protéger, plus que de pauvres âmes impuissantes à empêcher la défaite.

Son nom serait à jamais accroché aux ruines de sa ville. Errerait-il comme un fantôme au travers des voutes calcinées et des tours déracinées ? Quelqu’un se souviendrait-il de lui ?

Il secoua vivement la tête, espérant remettre ses idées en place.

« Aux portes du néant, me voilà philosophe ? » pensa-t-il dans un demi-sourire.

La bête approchait désormais. Il mourrait comme un homme, mieux, comme un soldat de la Garde. Debout, face à son destin, il la fixa pendant qu’elle prenait sa direction. Elle ouvrait déjà sa gueule immense, pleine de flammes et de fumées.

Son épée tomba au sol.

 

 

La journée avait pourtant commencé comme toutes les autres. Les premiers rayons de l’aube naissante perçaient quelques nuages paresseux à l’horizon, venant caresser de leur douce chaleur les pierres froides du Palais. La Cité Céleste s’éveillait lentement, au rythme ralenti de ses habitants encore ensommeillés.

Le soldat venait de prendre son service sur le chemin de ronde, et c’est à pas mesurés qu’il entreprenait le premier tour des remparts.

Le boulot n’était pas difficile et payait suffisamment pour lui assurer une subsistance confortable. Les jours se ressemblaient tous, ce qui lui allait très bien. Aujourd’hui était pareil qu’hier, et certainement le même que demain.

Il se trouvait à présent sur les remparts nord. Les hauts murs ici donnaient directement sur le gouffre. Des centaines de mètres plus bas se trouvait le Sol. Il jeta un coup d’œil nonchalant à ce paysage grandiose.

Les dernières brumes enveloppaient encore de leur confortable duvet nocturne les cimes des arbres. Bien que gigantesques en réalité, ils semblaient si petits vus d’ici. La forêt s’étendait jusqu’à perte de vue, jusqu’à se fondre dans l’horizon où se devinait la chaîne de montagnes septentrionale.

 

Il fut tiré de sa rêverie passagère par un collègue qui, passant par-là, le salua. C’était Le-Bleu. Sacré Le-Bleu ! On l’avait nommé ainsi lors de son intégration dans la Garde des années auparavant. Seulement… les surnoms ont la vie dure et celui-là lui allait tellement bien ; certainement le garderait-il jusqu’à sa retraite.

— On se voit chez Kyle, ce soir ? lui lança ce dernier.

Evidemment qu’ils se verraient là-bas.

La brasserie Chez Kyle offrait la bière la moins onéreuse de la ville. Certes, ce n’était pas la meilleure, loin s’en fallait, mais pour le soldat qu’il était, la quantité l’emportait largement sur la qualité dès lors qu’il s’agissait de boisson maltée.

Des cuisses de poulet bien grasses, de la bière à profusion et des collègues avec qui lancer une partie de cartes. Voilà bien les éléments essentiels d’une soirée réussie.

Et puis… pour être honnête avec lui-même, il n’y avait pas que cela. La serveuse de l’établissement, Meryse, n’était pas étrangère à son choix. Fille du propriétaire, qui tenait à ce que sa petite entreprise restât au maximum dans le cercle familial, elle ne manquait pas de charmes.

On la disait, ces derniers temps, dépourvue de prétendants sérieux, ce qui en faisait de facto la cible de nombreuses convoitises. Pourtant, bien que généralement dépourvus de toute politesse et du moindre égard envers la gent féminine, les gardes du palais se montraient admirablement courtois lorsqu’elle se trouvait dans leurs parages. Nul n’aurait pris le risque, ô combien courant parmi cette rude population, d’une main mal placée ou d’une insolence mal avisée. En face de Méryse, la brute se faisait toute petite. Lui n’échappait pas à la règle, et c’était généralement d’un œil rêveur qu’il contemplait la jeune femme louvoyer entre les tables serrées avec une grâce naturelle. Peut-être aujourd’hui parviendrait-il à lui parler d’autre chose que de sa commande ?

 

La bête passa juste au-dessus de lui. Il pouvait apercevoir jusqu’au moindre détail de ses écailles luisantes. Ses longues ailes provoquèrent un appel d’air qui le jeta à genou sur les dalles en pierre du chemin de ronde. Une longue langue de flamme s’abattit sur un quartier de la ville déjà anéanti.

— Pourquoi ! hurla-t-il au monstre qui montait déjà en piquet dans les cieux. Pourquoi ! Qu’est-ce qu’on t’a fait !

Tout à coup, il roula contre le parapet des remparts. Il mit quelques secondes à comprendre ce qu’il se passait. La Cité entière s’inclinait dangereusement dans un grincement profond, sinistre. Les dernières tours du palais s’abattirent comme l’aurait fait un château de cartes. Le vacarme était assourdissant, il ne pouvait plus respirer à cause des poussières brulantes soulevées par leurs chutes.

C’est alors qu’il les aperçut. Au centre de la ville, un cratère s’était formé qui recrachait une cascade scintillante s’écoulant vers les nuages sombres. Il comprit immédiatement de quoi il s’agissait. Le cœur de pierres volantes avait été touché, et les minéraux qui permettaient à l’immense Cité de se maintenir dans les airs avaient été libérés. Désespéré, il ne pouvait détourner son regard de ce spectacle d’une si tragique beauté.

Quoi qu’il puisse se passer désormais, il était perdu, tout comme le reste des habitants qui avaient réussi à survivre.

 

Se réjouissant par avance du programme de sa soirée, le soldat arriva devant une des tours de guet qui parsemaient les remparts. Il y pénétra d’un air tranquille tout en jetant un coup d’œil à la petite cage du canari. À l’entrée de chaque tour se trouvait un de ces petits oiseaux dont la fonction était essentielle. Ils avaient en effet la capacité de détecter les vents Influents et donc de prévenir d’éventuels soubresauts dans les courants d’air magiques.

Pour l’heure, le volatile se tenait tout à fait tranquille, les yeux mi-clos. Il ne prêta nullement attention au soldat qui rentrait.

— Ola ! s’écria une voix enthousiaste depuis l’intérieur.

Ses yeux s’accommodant à l’obscurité du lieu, le soldat put voir son ami Balafre qui se tenait à côté d’une des meurtrières. Un filet de lumière donnait à son visage barré d’une longue cicatrice une étrange allure fantomatique. Heureusement, cette étrange vision se dissipa bien vite et après avoir échangé les quelques salutations d’usages, Balafre lui offrit une tige de tabac.

Pendant que ce dernier était occupé à rouler sa cigarette, le soldat regarda son compagnon comme s’il le voyait pour la première fois. À cette lumière, son ancienne blessure ressortait davantage qu’à l’accoutumée. Il se souvenait parfaitement du jour où cela était arrivé, il y avait quelques années de cela, lors du soulèvement d’une partie de la population. À cette époque, le roi Igor IV avait jugé bon, suivant l’avis de ses conseillers, d’augmenter sensiblement les taxes sur les produits importés du Sol. Cela n’avait guère réjoui les citoyens qui avaient fait connaître leur mécontentement en tentant de prendre d’assaut le Palais. Balafre et lui étaient en première ligne ce jour-là. Il dut extraire de la foule enragée son ami grièvement blessé au visage, le traînant par les épaules sur des centaines de mètres pour l’emmener au Mage. Miraculeusement, il avait survécu et s’était vu affublé du surnom par lequel désormais tous l’appelaient. Cet évènement avait renforcé leur amitié naissante. La rébellion, quant à elle, fut rapidement écrasée et les meneurs condamnés au grand saut. Le soldat se souvint de ce jour, où des dizaines d’hommes et de femmes furent poussés par-dessus bord. Durant de longues minutes, dans le silence glaçant de la populace tenue à distance, seuls les cris et les supplications des condamnés avaient résonné dans la grand-place. De cela, il s’en rappelait parfaitement, trouvant alors que ces gens-là manquaient de fierté et de bravoure face à leur destin. Lui, il en était persuadé, mourrait debout face à l’ennemi, ne voulant pas ajouter le déshonneur à la mort. Bah… tout cela n’était qu’un lointain souvenir, qui se dissipa bien vite dans les volutes de fumée de leurs cigarettes.

— C’est curieux, dit Balafre rompant la quiétude de l’instant. Tu as vu ces nuages là-bas ? Ils n’étaient pas là il y a dix minutes.

Le soldat passa un regard absent par la meurtrière.

— Sont encore bien loin, pas sûr qu’ils viennent sur nous. Pis au pire, on sera bon pour une petite tempête. J’irai chercher nos capes tout à l’heure.

Ils continuèrent leur pause contemplative au seul son des tiges de tabac qui se consumaient. Le ciel s’obscurcissait de minute en minute alors qu’un vent froid se levait.

Une bourrasque emporta soudain la cigarette du soldat qui poussa un juron. Il suivit le précieux mégot jusqu’à la porte de la tour et finit par réussir à s’en saisir. Se relevant, il constata que le canari était tout à fait réveillé à présent et bien plus agité que d’habitude.

— Qu’est ce qui t’arrive mon vieux ? lui demanda-t-il.

Il tapota distraitement la cage. L’oiseau poussa alors un long sifflement strident.

— Hé ben, il a quoi le piaf ? demanda-t-il à Balafre. L’est malade ou quoi ?

Mais son ami ne lui répondit pas, absorbé par ce qu’il voyait par l’étroite fente dans la paroi.

— Tu devrais venir voir ça, lui conseilla ce dernier.

À grandes enjambées, le soldat retourna auprès de son ami. Au dehors, ce qu’il vit lui glaça le sang. Les cieux étaient tout à fait noirs désormais et le vent d’une grande puissance. Plissant les yeux et se les protégeant comme il pouvait des poussières, il continua de regarder.

Tout à coup, il lui sembla voir une ombre au travers des nuées.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il. Tu as vu ?

— Je ne sais pas, répondit Balafre le visage grave. On devrait prévenir le chef, tu crois pas ?

— Il est descendu, y me semble. Pense pas qu’on le reverra avant plusieurs jours.

— On fait quoi, alors ? Pis qu’est-ce qu’il a ce piaf à gueuler comme ça ?

— Ch’ais pas ! Normalement ils sont censés s’exciter uniquement…

Ils se regardèrent l’un l’autre, comprenant en même temps de quoi il retournait.

— Une tempête Influente ! s’écrièrent-ils à l’unisson.

Ces phénomènes météorologiques, d’une extrême rareté, étaient particulièrement redoutés. Les vents magiques puissants et soufflant dans toutes les directions pouvaient avoir des effets imprévisibles et bien souvent très dangereux.

C’est alors qu’un rugissement immense, terrible emplit l’espace sonore. Presque aussitôt, les cloches d’alertes se mirent à sonner.

Balafre se tourna vers le soldat.

— Ce n’est pas une tempête ordinaire ! – il réfléchit un instant - Reste ici, lui intima-t-il. Je vais voir ce qui s’passe et j’reviens !

Il sortit en courant de la tour. Le soldat le suivit des yeux, au travers d’une autre meurtrière qui donnait sur la partie des remparts que son ami parcourait à toutes jambes. Tout à coup, celui-ci s’arrêta, regardant quelque chose que le soldat ne pouvait pas voir d’où il se trouvait.

Balafre cria quelque chose qui se perdit dans la tempête avant de disparaitre dans un gigantesque jet de flammes qui transperça les remparts comme si elles étaient faites de papier.

Le soldat resta un instant sidéré par ce qu’il venait de voir.

— Balafre ! hurla-t-il en franchissant lui aussi la porte de la tour. Balafre !

Il s’arrêta net. Devant lui, le chemin de ronde avait disparu, laissant place à une béance enflammée.

Balafre…

Son ami était mort, il le savait, mais il n’aurait pas le temps de retrouver sa dépouille, de le pleurer.

Le Palais lui-même était en proie à un incendie d’une violence folle.

Au canari de la tour qui s’égosillait, aux cloches d’alertes sonnant sans discontinuer, vinrent s’ajouter un son plus terrible encore. Celui des cris.

L’univers entier s’était mis à crier, de douleur et de peur.

Un nouveau rugissement submergea l’atmosphère saturée de fumées.

Au même moment, les balistes s’étaient mises à tirer, leurs longs traits transperçant les nuages.

Il chercha quelle pouvait être leur cible, fouillant les cieux d’un regard affolé. C’est alors qu’il la vit. D’abord, il ne s’agit que d’une ombre se glissant comme un serpent derrière les nuages noirs. Tout à coup, l’ombre prit la forme d’un monstre, dont le corps filiforme gigantesque était soutenu par de nombreuses paires d’ailes. Bien que n’en ayant jamais vu hors des livres illustrés pour enfants que, gamin, on lui lisait pour lui donner des frissons, il le reconnut immédiatement.

 

Un dragon !

 

Tétanisé par ce qu’il voyait, il assista impuissant à la destruction d’un quartier entier de la ville, disparu en quelques instants dans un torrent de feu. En cette heure matinale, les habitants devaient être encore chez eux. Les victimes devaient être nombreuses, mais bien vite le soldat comprit qu’elles n’étaient que les premières. Alors que la résistance à l’incendie s’organisait dans l’affolement, la bête dessinait une large boucle dans les airs avant de revenir à l’assaut de la Cité. Les premiers efforts furent anéantis, tout comme un autre quartier de la ville. La tentative d’organisation laissa alors la place à la panique. Fuir. Il fallait fuir par tous les moyens. Le soldat vit alors par dizaines des silhouettes se jeter par-dessus les parapets. À ceux-là, leur fin était scellée. Il aurait voulu leur crier de se mettre à l’abri, que la Garde allait les sauver. Mais que pouvait-elle faire, en vérité, avec des flèches et des épées ? Seule une personne avait la capacité de lutter contre un dragon. Le Mage.

Celui-ci ne tarderait pas à entrer en action, il en était persuadé. Le Mage les sauverait.

 

Durant un moment qui lui sembla une éternité, il fut le témoin impuissant de la destruction de sa ville. Le sorcier n’était pas intervenu. Peut-être était-il mort ? Peut-être s’était-il enfui…

Personne n’était venu à leurs secours. Personne ne viendrait.

Les secousses se faisaient de plus en plus violentes à mesure que les pierres volantes s’échappaient du cœur de la Cité. Mais il serait mort avant que la ville ne s’effondre.

Le dragon venait sur lui à présent.

Il se tint debout sans faillir. Ses dernières pensées voguèrent telles un dernier songe vers la journée qu’il aurait dû avoir. D’interminables et tranquilles tours sur les remparts. Une partie de cartes avec Balafre… chez Kyle… avec de la bière accompagnée de cuisses de poulet. Il y aurait eu Méryse. Peut-être aurait-il osé lui parler ?

Plongé dans ses pensées, il ne prêta qu’une attention distraite au souffle ardent fondant sur lui.

***

Les premières lueurs de l’aube venaient caresser l’immense canopée qui s’étalait sous ses yeux encore ensommeillés. La brume nocturne ne semblait pas pressée de se retirer et s’attardait encore sur la vallée, la recouvrant de son voile apaisant. Le jeune homme resta un moment à contempler ce spectacle que seule la nature savait offrir. Les congés estivaux touchaient à leur fin et c’était le jour idéal pour effectuer sa dernière traversée de la forêt, avant le retour à la vie quotidienne. Dans quelques jours, sa famille et lui regagneraient la ville et son tumulte habituel, loin du calme des montagnes. Du promontoire sur lequel il se trouvait, l’adolescent pouvait embrasser du regard l’entièreté du parcours qu’il avait prévu d’effectuer. Le soleil venait d’apparaitre à l’est, se hissant lentement au-dessus des pics, et ses premiers rayons vinrent réchauffer son visage comme un cadeau. C’est le moment qu’il choisit pour s’élancer d’un bon pas.

La veille, son père et lui avaient passé en revue jusqu’au moindre détail. La grande table de la salle à manger, au cœur de la vieille maison familiale, était devenue leur quartier général. Durant tout l’après-midi, encerclés par le vaisselier aux angles arrondis par les ans, et le buffet tout aussi ancien, ils avaient étudié ensemble le parcours. Son père avait déniché une vieille carte du coin, trouvée avec bonheur dans le fond d’une vieille armoire. Tout en précisant, le regard pétillant, qu’elle avait dû appartenir à son grand-père, il l’avait étalée devant eux avec le plus grand soin. Il aimait le papier et se méfiait par-dessus tout des bidules électroniques qui, toujours selon lui, tombaient en rade dès qu’on avait besoin d’eux. Il n’y avait qu’à le voir, découpant chaque son avec dédain, lorsqu’il devait prononcer le mot maudit G-P-S. Seul le démon avait pu apporter une telle malfaisance dans ce monde.

Tout cela pour dire qu’aussi loin que remontaient ses souvenirs, le jeune homme était baigné de cette tradition familiale des longues marches au cœur de la nature. Et, la préparation de celles-ci était tout aussi importante que la randonnée elle-même ne cessait-on de lui rabâcher.

Aussi, nonobstant l’insouciance toujours pressée de ses quelques dix-sept printemps, il se prêtait au jeu. En vérité, il n’avait pas vraiment le choix.

Après avoir longuement discuté de chaque détour, de chaque étape, venant à chaque fois mettre des coups de boutoirs dans la forteresse de patience du jeune homme, ils s’attelèrent à la vérification du sac.

Étape obligée, capitale même, mais ô combien ennuyeuse quand on est un adolescent en quête d’aventures ! Il dut néanmoins se plier à pointer chaque élément de la liste que son père sortit d’un petit carnet.

— Le plus important pour commencer, ton téléphone.

Il fallait en toute rigueur admettre l’ambivalence du père dès lors qu’il s’agît des téléphones portables. Son fils aurait pu lui faire remarquer, non sans une certaine impertinence, que ces objets là entraient, eux aussi, dans la famille honnie des bidules électroniques. Mais le père était partagé entre son dégoût d’un côté, et la tranquillité d’esprit de pouvoir être joint de l’autre. Pour se donner une chance d’en avoir fini avant le dîner, le jeune homme prit le parti de ne pas relever cette contradiction sans conséquence. Il aurait de toute façon apporté le précieux appareil.

— Il est chargé, ne t’en fais pas, papa.

— Les allumettes ?

Pour une raison que probablement il ignorerait toujours, aucune marche en montagne ne pouvait avoir lieu sans allumettes, même lorsqu’elle avait lieu de jour, en été, par une belle journée ensoleillée.

— Je les ai prises, oui.

— La couverture de survie ?

Et la longue litanie continuait ainsi. Dans la suite furent évoqués pêle-mêle la gourde, les gâteaux secs et ainsi de suite.

 

Mais à présent qu’il pénétrait dans la dense végétation, le jeune homme souriait à l’idée d’avoir su surmonter cette longue contrainte. Ça valait le coup, il n’en doutait pas ; de toute façon son père ne l’aurait jamais laissé partir s’il ne s’y était pas plié.

L’adolescent marchait depuis deux heures, se laissant aller à la rêverie, bercé par la douce musique du chant des oiseaux lorsqu’une brise glacée le fit frissonner. Ajustant son col pour se protéger du froid, il émergea de ses pensées et regarda autour de lui. Les arbres centenaires l’entouraient toujours de leurs branches noueuses mais semblaient différents dans cette partie de la forêt. Il ne reconnut pas cette variété, bien qu’ayant acquis une bonne connaissance de la végétation locale. Les plantes et les mousses également étaient colorées de teintes plus vives qu’à l’accoutumée. Tout en notant intérieurement d’éclaircir ce point avec son père une fois rentré, il jeta un coup d’œil vers le ciel. Les services météo, déjà consultés la veille, mais aussi lors de son départ avaient été formels : la journée serait magnifique. Force était de constater qu’ils s’étaient vraisemblablement trompés car les nuages sombres qui s’amoncelaient au-dessus de sa tête ne lui dirent rien qui vaille.

Karl connaissait par cœur les histoires que son père lui racontait au sujet d’orages de montagne qui l’avaient autrefois surpris et mis en grand péril. Il était fort probable qu’une bonne part de son anxiété à laisser partir son fils seul devait découler de ces mauvais moments.

Par prudence, il décida donc de rebrousser chemin jugeant inutile d’inquiéter tout le monde chez lui. Tant pis pour sa randonnée, les montagnes en avaient décidé autrement.

Il chercha la dernière balise du sentier qu’il avait dépassée un peu plus tôt afin d’emprunter son itinéraire en sens inverse. Mais au bout de quelques minutes, après avoir scruté tous les troncs des arbres alentours, Karl dut se rendre à l’évidence. Il n’était plus sur le chemin prévu.

Des marques gravées à intervalles réguliers, il ne trouva nulle trace. Se serait-il perdu ? À quel moment avait-il bifurqué ?

Un sentiment de panique diffus s’insinua en lui. Le jeune homme courut d’arbre en arbre, cherchant de plus en plus frénétiquement les signes qui le remettraient sur le bon chemin. Rien à faire.

Ce fut alors qu’une rafale de vent vint plier les cimes soulevant dans le même temps un important nuage de poussière qui l’obligea à se protéger les yeux.

« Du calme, du calme, se répéta-t-il mentalement en essayant de reprendre ses esprits. Inutile de paniquer. Je ne suis pas loin de la lisière. À une ou deux heures, tout au plus. Je peux rentrer tout seul. Et puis, j’ai toujours le GPS ! »

Karl sortit de sa poche son téléphone qu’il entreprit d’allumer lorsqu’un bruit inhabituel le fit tressauter. Tout d’abord discret, le son sourd gagnait en intensité de seconde en seconde.

Qu’est ce qui pouvait bien faire un bruit pareil ? Un avion ? Le tonnerre ?

Mais cela ne ressemblait à rien de ce que le jeune homme connaissait. Forçant le pas malgré le vent qui gagnait en puissance, il déboucha sur une petite clairière.

Son inquiétude grandit lorsqu’il s’aperçut qu’il n’était pas passé par là.

C’est alors que, se souvenant qu’il avait commencé à allumer son smartphone qu’il tenait d’ailleurs toujours en main, il recommença à appuyer sur le bouton. Un froid subit vint le glacer, lui mordant le visage et les mains.

L’écran du petit appareil restait obstinément noir mais il n’eut pas le temps de l’étudier davantage car le bruit venait de recommencer.

Levant le regard vers les cieux, il ne put retenir un tressautement de surprise qui se mua très rapidement en panique.

Là-bas, bien au-dessus de la plus haute cime des arbres, se trouvait une immense ville flottant dans le ciel. Elle devait se trouver à quelques kilomètres de distance, pour ce qu’il pouvait en juger, mais son immensité faisait qu’elle occupait une bonne partie de son champ de vision. Tout un côté de celle-ci était occupé par un bâtiment dont l’architecture était assez proche des châteaux médiévaux. Cependant, la hauteur de ses tours effilées, l’immensité de ses remparts, le gigantisme de la construction le laissa interdit. Le reste de la ville semblait être composé d’un agrégat hétéroclite de bâtiments plus bas, bien qu’à cette distance, il était assez difficile de se faire une idée précise les concernant.

— Putain ! Mais c’est quoi ça ? s’écria-t-il devant cette vision tout à fait inattendue.

Inutile de préciser que la carte étudiée la veille ne faisait pas état d’une gigantesque ville volante. Mais il y avait autre chose, qui ne faisait aucun doute. La présence d’un très important panache de fumée s’élevant de l’ensemble de la cité indiquait que celle-ci était la proie d’un violent incendie.

L’adolescent n’eut pas à chercher bien longtemps l’origine des flammes. Lorsqu’il la vit, il recula de plusieurs pas, manquant de tomber en arrière. Le souffle court, il ne parvint pas à détacher son regard de l’immense serpent dont les multiples paires d’ailes battaient les airs en cadence.

Le dragon lâcha un cri si puissant que Karl se couvrit les oreilles de douleur. Il avait trouvé la source des bruits sourds qu’il avait entendus tantôt, mais cette découverte ne le ravit pas.

Bouche bée, ne sachant que faire, il vit le monstre lâcher une longue gerbe de flammes sur l’immense bâtiment qui s’embrasa tel un fétu de paille. La cité volante commença alors à obliquer dangereusement. Comme déséquilibrée, celle-ci se mit à tanguer de toute part, telle un navire secoué par des flots déchainés. La bête s’obstinait encore et encore, à lâcher sur l’incendie déjà fatal, des torrents enflammés. Une dernière fois, la ville perdit l’équilibre se rapprochant inexorablement du sol. Un long grincement sinistre accompagna sa fin toute proche désormais.

Le vent tempétueux se mua alors d’un seul coup en un souffle capable de déraciner des arbres. Plusieurs d’entre eux se plièrent autour de Karl qui tentait tant bien que mal de se maintenir debout. Il n’eut que le temps d’apercevoir la ville s’effondrer au loin dans un fracas abominable. Des myriades d’oiseaux s’envolèrent par nuages entiers dans les cieux sombres. Le monstre ayant accompli son œuvre funeste se déploya de tout son long et s’éloigna rapidement en direction du nord. Le jeune homme n’eut pas le temps de reprendre ses esprits qu’une puissante onde de choc l’envoya rouler plusieurs mètres plus loin. Se relevant non sans mal et contusionné, il fouilla avec angoisse du regard les alentours pour retrouver son sac à dos dont il avait été séparé durant sa chute. Par chance, celui-ci avait atterri non loin et il s’en empara dans sa course pour fuir du plus vite qu’il le pouvait. La végétation avait également souffert de la déflagration et bon nombre d’arbres étaient maintenant couchés ou fortement abimés. Leurs branches jonchaient le sol un peu partout et compliquaient grandement sa course éperdue. Il trébuchait sans cesse ajoutant griffures et ecchymose à ses blessures.

Tout de suite après avoir quitté la clairière, les premiers débris se mirent à chuter du ciel. Tels une pluie de petits météores, des fragments enflammés s’abattirent tout autour du jeune homme qui courrait à en perdre haleine.

Une colonne de marbre s’écrasa soudain non loin de lui, renversant comme un château de cartes plusieurs énormes conifères. Les yeux écarquillés, il s’arrêta pour réfléchir essayant de reprendre ses esprits. À une trentaine de mètres, il repéra une formation granitique dont une anfractuosité pouvait lui servir d’abri. Prenant son courage à deux mains, il reprit sa course éperdue parmi les morceaux calcinés tombant des cieux.

Il eut juste le temps de se mettre à couvert lorsqu’une partie de ce qui avait dû être une tour vint s’abattre à l’endroit précis où il s’était trouvé quelques secondes plus tôt, projetant en tous sens d’énormes quantités de terre et de roches.

Haletant, le jeune homme se sentait à présent dans une sécurité toute relative.

De longues minutes s’écoulèrent durant lesquelles il entendit d’horribles explosions, des craquements plus ou moins proches et de lourds projectiles s’abattre autour de lui. Durant cet interminable moment d’horreur, il restait pétrifié, les poings serrés, tentant de retenir des larmes qui coulaient le long de ses joues. Au terme de longues minutes interminables, l’infernal vacarme s’atténua jusqu’à se taire complétement. Avec une grande prudence, il finit par se décider à risquer un coup d’œil à l’extérieur de son abri de fortune. Le décor qu’il découvrit alors était digne d’une apocalypse.

La poussière n’était pas encore retombée et quelques incendies finissaient de se consumer dans l’odeur âcre des fumées. Le silence fut néanmoins ce qui l’impressionna le plus.

Une absence de bruits anormale comme si, en quelques instants, une entité malfaisante avait volé le son du monde.

Ses pensées partirent dans toutes les directions. En une seconde, une quantité impressionnante de questions s’embouteillèrent dans son esprit.

« Qu’est-ce que c’était ? Une ville flottante ? Et le monstre ? Un dragon ? Une arme militaire secrète ? Peut-être tournait-on un film de science-fiction dans le coin ? Mais non, j’en aurais entendu parler… et mes parents ! Mes parents vont-ils bien ? »

Tentant de mettre fin à ce tourbillon de questionnement intérieur, l’adolescent sortit une nouvelle fois son téléphone, espérant pouvoir prendre des nouvelles de ses proches. Mais le petit appareil refusait obstinément de s’allumer.

— Ce n’est pas possible, je l’ai chargé complétement ! Allez… allume-toi … allume-toi …

Mais ses prières restèrent sans réponse. Finalement, il semblait que son père eût raison. On ne pouvait pas faire confiance à ces objets. Il résista à l’envie, engendrée par la colère et le dépit, de jeter l’objet au loin et le remis dans sa poche. Peut-être plus tard aurait-il plus de chance ?

Une question plus immédiate se mit à l’oppresser. Que faire à présent ? Aller voir là-bas s’il y avait des survivants ? Mais l’image du dragon s’imposa à lui et il rejeta aussitôt cette idée. Où était-il ? Pouvait-il rentrer chez lui à pied ? Tout avait l’air si différent à présent. Peut-être en suivant la direction de l’ouest, finirait-il par reconnaitre quelque chose qui le mettrait sur la bonne route ?

— Pourvu que tout le monde aille bien… se murmurait-il sans cesse en pensant à ses parents, une boule d’angoisse lui comprimant la poitrine.

Abandonnant la fente pierreuse qui lui avait sauvé la vie, il se mit en chemin, désorienté et angoissé, à travers les bois inconnus et parcourut plusieurs kilomètres sans rencontrer âme qui vive. Cette forêt, en cette période de l’année, grouillait normalement de promeneurs et de randonneurs aguerris. Il n’en croisa pourtant aucun. Peut-être avaient-ils tous fui, comme lui, lors de l’attaque ?

Le ciel, redevenu clair avec la fin de la tempête, commençait à nouveau à s’assombrir avec la venue du soir. Les premières étoiles s’éclairèrent et il comprit qu’il allait devoir trouver rapidement un abri pour la nuit.

Un peu plus loin, un arbre aux dimensions impressionnantes, aux racines noueuses et dont le tronc formait une sorte d’arche attira son attention. Il ressemblait vaguement à un chêne bien que ses feuilles n’eussent qu’une lointaine parenté avec celles de son vénérable cousin. Cette ressemblance rasséréna un peu le cœur inquiet du jeune homme.

Il se hissa jusqu’à l’alcôve végétale et s’y installa, emmitouflé dans sa couverture de survie.

Une idée lui arracha un demi-sourire. Son père avait eu raison d’insister ; les gâteaux secs qu’il avait emportés lui permirent d’apaiser un peu la faim qui lui tenaillait les entrailles. Mais bien vite cette pensée l’oppressa. Il tenta vainement de la chasser. Il se mit à claquer des dents, même si le fond de l’air n’était pas particulièrement froid.

D’autres questions revenaient inlassablement envahir sa conscience. Où était-il ? Pourquoi ne reconnaissait-il rien ?

Au peu de réponses qu’il avait à leur apporter, inlassablement il se répétait que demain, oui demain, il trouverait une solution. Il le fallait ! Il ne pouvait en être autrement.

Il avait beau être un campeur averti, les cris des animaux nocturnes lui étaient inconnus et l’effrayaient, le faisant sursauter maintes fois. Il se recroquevilla sur lui-même au plus profond du creux formé par l’arbre, tremblant de tous ses membres. Impossible de dormir ! Il ne fallait pas dormir !

Sa fatigue immense, nourrie par le flot d’émotions de cette journée à nulle autre pareille, finit par avoir raison de ses résolutions. Ses paupières rendirent les armes les premières, se fermant davantage de minute en minute et bientôt, sans même s’en rende compte, il sombra dans un sommeil sans rêve.

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Author: Kevin Miller Listen to the interview here

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