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3.3 – Lecture | Expérience 02 suite 

3.3 – Lecture | Expérience 02 suite 

Publié le 25 juin 2022 Mis à jour le 25 juin 2022
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3.3 – Lecture | Expérience 02 suite 

Le phénomène décrit par Proust dans les quelques lignes précédemment rapportées semble contraire aux lois de la nature. Et donc être miraculeux.

D’après son étymologie le miracle aurait à voir avec l'étonnement du regard face à un miroir, face au monde des reflets qui à nos yeux apparaît comme merveilleux, tout comme celui des fictions.

Quel serait donc cet espoir proustien de : « voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. » ? Ne serait-ce pas là une forme de sorcellerie, de chamanisme ?

Rappelons-nous aussi comment, par exemple, chez Duras, Ernesto lisait, alors qu'il « était censé ne pas savoir encore lire à ce moment-là de sa vie […] Au début il disait qu'il avait essayé de la façon suivante : il avait donné à tel dessin de mot, tout à fait arbitrairement, un premier sens. Puis au deuxième mot qui avait suivi, il avait donné un autre sens, mais en raison du premier sens supposé au premier mot, et cela jusqu'à ce que la phrase tout entière veuille dire quelque chose de sensé. Ainsi avait-il compris que la lecture c'était une espèce de déroulement continu dans son propre corps d'une histoire par soi inventée. » (La pluie d'été, Marguerite Duras, 1990, P.O.L. Éditeur).

Enfants, nous sommes nombreux à avoir été un temps plus ou moins long comme le jeune Marcel, ou comme l'entreprenant Ernesto : des lecteurs passionnés pour lesquels la lecture était alors une véritable aventure.

Nous nous y plongions en oubliant alors tout le reste, que ce soit dans un genre littéraire, une collection pour jeunes lecteurs, une série de bandes dessinées.
A ces instants-là nous étions tellement envoûtés par nos lectures que nous en devenions complètement absents à notre environnement, alors que, chose en effet bien étrange lorsque nous y repensons aujourd'hui, nous avons maintenant tout oublié de ces histoires si passionnantes alors, mais probablement bien enfantines, tandis que, ce qui nous revient en force à la mémoire, c'est précisément ce à quoi nous semblions alors échapper totalement : le contexte de ces lectures, l'atmosphère de cette époque de notre vie, et le souvenir de notre entourage qui probablement cherchait à nous distraire de nos lectures jugées trop chronophages et passives, paresseuses.

Notre sentiment d'évasion était certes en grande partie illusoire. Très vite le poids des réalités du monde nous le faisait d’ailleurs sentir, nous rappelant aux contraintes de l'ordre quotidien, à ses obligations et à sa chronologie réglée.
Mais c'était déjà la question de l'attention et de la distraction qui était en jeu dans ces moments-là de notre enfance, comme dans celle de Proust, et sans qu'il ne soit alors encore question de numérique, ni d'écrans d’aucune sorte.

Nous pouvons interpréter ce premier paragraphe de Sur la lecture de deux manières pratiquement opposées :
– La première exprimerait la formidable puissance de la fiction écrite à pouvoir nous dérober au monde physique ;
– La seconde prouverait que cette puissance ne serait qu'illusion et qu'en vérité ce serait toujours le monde et notre rapport à lui qui mèneraient la danse de notre existence.

Telle serait donc l'ambiguïté de cette activité singulière que nous appelons du nom de lecture.

Proust, qui déclare dans l’ultime volume de sa Recherche : « Ce que nous appelons la réalité est un certain rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément », y précise explicitement avoir cherché à créer son œuvre : « comme un monde, sans laisser de côté ces mystères qui n’ont probablement leur explication que dans d’autres mondes et dont le pressentiment est ce qui nous émeut le plus dans la vie et dans l’art. » ( Le temps retrouvé).

Dans la formidable galaxie de mots qu'est A la recherche du temps perdu, un lecteur attentif peut découvrir en filigrane un Proust chamane qui explore comment nous autres humains imaginons la réalité par le prisme de nos états de conscience : « ...en continuant, écrit Proust en fin observateur de ses mouvements d’âme durant ses lectures, à suivre du dedans au dehors les états simultanément juxtaposés dans ma conscience, et avant d’arriver jusqu’à l’horizon réel qui les enveloppait, je trouve des plaisirs d’un autre genre, celui d’être bien assis, de sentir la bonne odeur de l’air, de ne pas être dérangé par une visite... » (Du côté de chez Swann).

Proust en arrive ainsi à parler de « cristal successif » et à évoquer ce voyage intérieur du lecteur dont il est pour nous question ici.
Par exemple, comment se fait-il que, lisant, il n'a pas entendu une cloche sonner ?
Il en fait alors ce constat : « quelque chose qui avait eu lieu n’avait pas eu lieu pour moi ; l’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence. » (Du côté de chez Swann).

Et pourquoi ? Parce que, résume-t-il plus loin : « Nous sentons dans un monde, nous pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons entre les deux établir une concordance mais non combler l'intervalle. » (Le côté de Guermantes).
Probablement pourrons-nous suggérer, dans la perspective de notre propre quête, que nous vivons dans un monde et que nous lisons dans un entre-deux mondes. 

Dès la première partie Du côté de chez Swann, Proust se positionne dans cette dimension qui peut sembler ambiguë : « Dans l’espèce d’écran diapré d’états différents que, tandis que je lisais, déployait simultanément ma conscience, et qui allaient des aspirations les plus profondément cachées en moi-même jusqu’à la vision tout extérieure de l’horizon que j’avais, au bout du jardin, sous les yeux, ce qu’il y avait d’abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c’était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier, quel que fût ce livre. ».

Dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, il remarque que : « Le rêve était encore un de ces faits de ma vie qui m’avait toujours le plus frappé, qui avait dû le plus servir à me convaincre du caractère purement mental de la réalité, et dont je ne dédaignerais pas l’aide dans la composition de mon œuvre. ».

Il évoque alors un : « travail de la pensée sur elle-même », ces moments précieux où notre esprit vacille et où nous ne pouvons plus démêler avec certitude si l'on a réellement vécu une situation, vu un fait, ou bien si nous les avons seulement rêvés. « Et une fois que le romancier nous a mis dans cet état, note-t-il malicieusement, où comme dans tous les états purement intérieurs toute émotion est décuplée, où son livre va nous troubler à la façon d’un rêve mais d’un rêve plus clair que ceux que nous avons en dormant et dont le souvenir durera davantage, alors, voici qu’il déchaîne en nous pendant une heure tous les bonheurs et tous les malheurs possibles dont nous mettrions dans la vie des années à connaître quelques-uns, et dont les plus intenses ne nous seraient jamais révélés parce que la lenteur avec laquelle ils se produisent nous en ôte la perception... » ( Du côté de chez Swann).

Cette sensation très proustienne, à la fois de vivre des expériences durant nos lectures, et d’une possible fusion entre nos souvenirs et nos imaginations, confirme mon intuition d'un possible passage de l'autre côté du miroir.

Un double jeu de substitutions et de reflets entre la réalité et des constructions de l’intellect, des fictions, peut nous en donner un premier aperçu : « Deux ou trois fois, observe en effet Marcel Proust, pendant un instant, j’eus l’idée que le monde où était cette chambre et ces bibliothèques, et dans lequel Albertine était si peu de chose, était peut-être un monde intellectuel, qui était la seule réalité, et mon chagrin quelque chose comme celui que donne la lecture d’un roman et dont un fou seul pourrait faire un chagrin durable et permanent et se prolongeant dans sa vie ; qu’il suffirait peut-être d’un petit mouvement de ma volonté pour atteindre ce monde réel, y rentrer en dépassant ma douleur comme un cerceau de papier qu’on crève, et ne plus me soucier davantage de ce qu’avait fait Albertine que nous ne nous soucions des actions de l’héroïne imaginaire d’un roman après que nous en avons fini la lecture. » (Sodome et Gomorrhe).

Je formule donc ici l'hypothèse, sur laquelle nous nous laisserons dériver tout au long des textes à venir, qu'aux racines de la lecture littéraire sommeille une ambiguïté fondamentale entre le contexte et le texte.

Le lecteur est toujours dans un entre-deux, dans cet entre-deux-là précisément.

Il lit entre le dit du texte et celui du contexte, et il se retrouve ainsi dans un inter-dit, à la fois, dans un entre-antre – un lieu où il est peut-être dangereux de stationner ou de pénétrer –, et un outre-autre – un au-delà et un autre –, cet inconnu vers lequel il est cependant irrésistiblement attiré.

C'est dans cet espace de l'inter-dit que le lecteur de fictions devrait pouvoir s'autonomiser, émanciper son propre imaginaire.

L'écriture, c'est-à-dire la lecture quand nous cédons à la tentation de lire ce qui est écrit, nous distrait du monde. Elle engendre une dis-traction, une force de traction qui nous tire, nous attire dans le monde du texte, cependant que le monde que nous percevons ordinairement comme le nôtre, celui plus ou moins rassurant de notre vie quotidienne, cherche lui à garder notre attention, à dé-tourner notre regard vers lui et ses attractions naturelles.

C’est là, pour moi en tout cas, le grand enseignement né de plusieurs relectures de l’œuvre de Marcel Proust.
Dans la lecture de fictions littéraires il y a toujours, auxquels sont soumis lectrices et lecteurs, ce double mouvement, cet écartèlement proustien, cette tension continue pour que nous détournions notre regard des signes noirs des pages pour le porter de nouveau sur le spectacle du monde.

Merci pour votre lecture. Vous pouvez utiliser le bouton "Commenter" pour me faire part de vos questions et remarques.
Je suis chercheur indépendant à Paris. Je travaille sur la lecture immersive de fictions, le sentiment de "traversée du miroir" par les lectrices et les lecteurs de romans. Pour que je puisse poursuivre mes travaux votre soutien m'est indispensable.
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