Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
3.2 – Lecture | Expérience 02

3.2 – Lecture | Expérience 02

Publié le 25 juin 2022 Mis à jour le 25 juin 2022
time 5 min
1
J'adore
0
Solidaire
0
Waouh
thumb 0 commentaire
lecture 19 lectures
1 réaction

Sur Panodyssey, tu peux lire 10 publications par mois sans être connecté. Profite encore de 9 articles à découvrir ce mois-ci.

Pour ne pas être limité, connecte-toi ou créé un compte en cliquant ci-dessous, c’est gratuit ! Se connecter

3.2 – Lecture | Expérience 02

Pour cette deuxième expérience vécue par les lectrices et les lecteurs nous allons maintenant nous glisser dans l'entre-deux du texte et du contexte…
Même à celles et ceux qui n'ont jamais lu Marcel Proust, l'incipit de son grand œuvre est connu : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. ».
Il en est cependant un autre, de Proust également et tout aussi connu me semble-t-il. L’incipit d'un texte qui ne se présentait au départ que comme une humble préface, mais qui a eu d'emblée davantage d'intérêt que les conférences qu'il préfaçait, et qui de fait mérite aujourd'hui encore toute notre attention.

Je pense à l'incipit de la préface de Proust à sa traduction d’un livre de John Ruskin, Sésame et les lys. Il s’agit de deux textes de conférences sur la lecture de ce critique d'art britannique dont les propos compassés semblent aujourd'hui dépassés, tandis que ceux de Proust prennent eux un relief étonnant à l'heure d'une édition et d'une lecture qui se voudraient parfois "numériques", voire "augmentées".

Voici l’incipit en question : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. » (Sur la lecture, Marcel Proust, 1906).

Peut-être Proust pense-t-il alors entre autres au Capitaine Fracasse de Théophile Gautier, dont l’on peut apprendre ailleurs qu’il fut un fervent lecteur (Jean Santeuil, Marcel Proust, Quarto Gallimard, 2001).

Tout au long des sept livres de sa célébrissime suite A la recherche du temps perdu, Proust, en observateur attentif de lui-même, mais surtout attentif au travail en lui de la lecture et de l'écriture, mais aussi de leurs noces dans le magma des souvenirs, des sentiments et des émotions, accumule les observations sensibles qui toutes attestent d'une certaine magie de la lecture, de la présence active, lorsque nous lisons, d'un processus alchimique qui opérerait de façon subliminale.

Dans ce : « Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. », il y a en filigrane tout le dilemme contemporain, ce dilemme éternellement contemporain peut-être, des choses du monde qui se disputent notre attention à coups de distractions.

Attardons-nous un instant sur le premier paragraphe de cette préface, depuis quelques années éditée indépendamment comme un petit essai en soi.

Que dit exactement Proust ici ?

« Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour,) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. ».

Pourrions-nous en déduire que, dans l'espace mental de la lectrice et du lecteur de fictions littéraires, ce qui équivaudrait à une surface écrite, à une page, ou à une succession de pages, se trouverait, d'une part, mis en relation intime avec un paysage ou avec une succession de vues du monde extérieur ou de mondes imaginaires, et, d'autre part, que cette multitude d’images jouerait en eux comme un miroir, voire que ce processus de miroir aux alouettes serait une partie intégrante de leur psyché, voire peut-être même l'intégralité de leur psyché, ou bien encore le reflet de cette dernière dans son propre miroir ?

Une psyché est aussi un grand miroir, qui ne concentre plus seulement l’attention du regardeur sur son propre visage, mais le révèle à lui-même dans sa totalité physique, qui par son axe central peut s’incliner vers la terre comme vers le ciel, lui renvoyer l’image d’un monde, à la fois lisse et reflété comme sur une page, et cependant attirant, et lui apparaissant comme explorable.

Le monde du texte et le contexte du monde apparaissent ici, non pas alors en concurrence, mais dans une sorte de symbiose, au fond de laquelle subsisterait peut-être toujours cependant une certaine ambiguïté.

Les pages lues jadis, qui reflétaient ce qui à la fois se cachait et ce qui cherchait à s'exprimer derrière le voile des lettres, des mots et des phrases alignés, dévoilent maintenant le monde absent au cœur duquel la magie de la lecture se produisait alors.
Car il s'agit bien là de "quelque chose" de l'ordre du miraculeux. Comme le soulignait également Nabokov : « Nous sommes absurdement accoutumés au miracle de quelques signes écrits capables de contenir une imagerie immortelle, des tours de pensée, des mondes nouveaux avec des personnes vivantes qui parlent, pleurent, rient. [...] Et si un jour nous allions nous réveiller, tous autant que nous sommes, et nous trouver dans l’impossibilité absolue de lire ? » (Feu pâle, Vladimir Nabokov, 1961).

Merci pour votre lecture. Vous pouvez utiliser le bouton "Commenter" pour me faire part de vos questions et remarques.
Je suis chercheur indépendant à Paris. Je travaille sur la lecture immersive de fictions, le sentiment de "traversée du miroir" par les lectrices et les lecteurs de romans. Pour que je puisse poursuivre mes travaux votre soutien m'est indispensable.
Je vous remercie par avance de vous abonner à Retour à Davos ou de "Faire un don" du montant de votre choix pour me soutenir.

lecture 19 lectures
thumb 0 commentaire
1 réaction
Partager la publication
copylink copylink

Commentaire (0)

Tu peux soutenir les auteurs indépendants qui te tiennent à coeur en leur faisant un don

Prolonger le voyage dans l'univers Culture
Chapitre 13
Chapitre 13

Quand elle avait le vague à l'âme, elle écoutait de la musique, n'importe laquelle sans choix de chanson en particulier just...

Mebarka Amraoui
1 min
La porte aux engrenages
La porte aux engrenages

  Je sais, la magicienne m’avait bien dit de faire attention. Je devais boire la fameuse tisane qu’elle avait concoct&ea...

Ysa Lapiert
2 min
Clôture terrestre
Clôture terrestre

C  l  ô  t  u  r  e             t  e  r  r  e  s...

Fouad Boukhalfa
7 min
Conspiracy and Vulgarity
Conspiracy and Vulgarity

Pour commencer, un hommage à Salman Rushdie dont on connaît les difficultés de vie juste parce qu'il &eacut...

Cecile Voisset
5 min

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur