Félicitations ! Ton soutien à bien été envoyé à l’auteur
2.6 – Le langage, un objet manufacturé 

2.6 – Le langage, un objet manufacturé 

Publié le 21 juin 2022 Mis à jour le 21 juin 2022
time 4 min
0
J'adore
0
Solidaire
0
Waouh
thumb 0 commentaire
lecture 24 lectures
0 réaction

Sur Panodyssey, tu peux lire 10 publications par mois sans être connecté. Profite encore de 9 articles à découvrir ce mois-ci.

Pour ne pas être limité, connecte-toi ou créé un compte en cliquant ci-dessous, c’est gratuit ! Se connecter

2.6 – Le langage, un objet manufacturé 

Je pense à Ulysse se faisant attacher au mât par ses camarades pour, revenant de l’Île des morts, pouvoir écouter le chant des sirènes sans pour autant les suivre dans l'autre monde.
Lire serait-il devenu pour les hommes ce simple artifice de s'attacher au mât pour pouvoir écouter le chant des sirènes, des fictions, sans se laisser emporter par elles ?

Une pratique courante de lecture des fictions littéraires a pour conséquence directe de nier l’existence de ce que ces mêmes fictions présentent pourtant comme des réalités.
Peut-être serait-ce cette espèce singulière d'intelligence artificielle de la lecture qui générerait cette manière de lire que nous avons adoptée, cette attitude distanciée face à la fiction ; elle, cette espèce singulière d'intelligence artificielle de la lecture, qui nous fait traverser le chant des sirènes, et elle que je ressens alors comme un élément étrange et vaguement inquiétant.
Pourquoi ? Parce qu’elle serait peut-être alors venue à notre espèce d'ailleurs.
Par exemple, du cœur d'une forêt dont jadis nous observions de loin la lisière.
Elle ne nous serait pas vraiment naturelle. Ce ne serait plus une lecture naturelle, comme celle pratiquée par nos plus lointains ancêtres à l’aube de l’humanité.

Parce que la lecture nous est devenue au fil du temps tellement familière, indispensable et mécanique à la fois, nous avons depuis longtemps détourné notre attention des artifices du langage qu'elle utilise sans réserve, et qui en retour l’exploitent. Alors que nous savons bien que le langage conditionne notre pensée, les façons dont nous nous représentons le monde, et celles dont nous donnons forme à nos relations avec les autres.

Cette suspicion portée sur le langage est vieille de plusieurs millénaires, des philosophes l’ont décortiquée et analysée en profondeur.
Platon lui-même déjà s’en était saisi.
Autant de coups assénés contre une porte close.
Nous devons forcer ce barrage que notre raison met à la possibilité que nous aurions de pénétrer les mondes des livres au même titre que des territoires réels.

Nous devons reculer les limites que notre raison nous impose.

Des philosophes ont porté un peu de lumière dans les ténèbres de nos rapports avec le monde des objets manufacturés. Je pense notamment à Günther Anders et à ce sentiment particulier qu'il explore de la honte prométhéenne, honte qui peut nous saisir face à l'ingéniosité des mécanismes que notre espèce animale a inventés. Malheureusement les dispositifs et les processus de lecture ne sont pas soumis à son questionnement.
Si nous nous comparons aux objets complexes que nous avons produits nous pourrions, selon Anders, ressentir légitimement cette honte prométhéenne, qui pourrait aller jusqu'au regret lancinant de n'avoir pas été nous-mêmes fabriqués, d'être non pas artificiels comme nos propres créations, mais, naturels, et, ajoutons ici pour aller plus loin encore : peut-être également le regret de ne pas être fictionnels, comme les personnages que nous pouvons inventer, mais, d’être réels.

Le problème pourrait alors se formuler ainsi : au-delà des dispositifs de lecture que nous utilisons pour lire, que pensons-nous valoir face aux personnages des romans que nous lisons et qui eux, entre autres, expriment avec une certaine justesse ce qu'ils vivent, quand ils ne prétendent pas nous exprimer carrément ce que nous vivons nous, alors que nous, précisément, nous peinons souvent à l'exprimer aussi justement ?

Notre problème devient alors le suivant : nous avons de moins en moins de maîtrise sur la majorité des objets manufacturés qui nous servent d'extensions physiques, et, plus grave encore, nous n’avons également pratiquement aucune maîtrise du langage que nous employons pour exprimer ce que nous ressentons et ce que nous pensons.

Est-ce nous qui utilisons le langage, ou bien lui qui, à notre insu, nous utiliserait pour nous retenir dans ses filets ? Bien attachés au mât ?

Le langage humain, comme certains objets manufacturés, ne serait-il pas devenu trop complexe au regard des capacités cognitives de notre espèce animale ?
Ou alors, ne serait-il pas devenu trop obsolète pour pouvoir exprimer ce que désormais l’homme serait capable de ressentir une fois dépassées ses peurs archaïques ?

La lecture est peut-être l'aventure qui s'offre véritablement à nous au 21e siècle, alors que les œuvres de fiction tendent de plus en plus à devenir des mondes habitables et que le monde réel nous apparaît lui de plus en plus fictionnalisé.

Nous pourrions nous jouer davantage du langage, en utilisant et en détournant ses propres effets. Ce n'est pas nouveau. Les auteurs l'ont toujours fait plus ou moins. Mais les lecteurs ? Souvent les lecteurs restent trop passifs.

Merci pour votre lecture. Vous pouvez utiliser le bouton "Commenter" pour me faire part de vos questions et remarques.
Je suis chercheur indépendant à Paris. Je travaille sur la lecture immersive de fictions, le sentiment de "traversée du miroir" par les lectrices et les lecteurs de romans. Pour que je puisse poursuivre mes travaux votre soutien m'est indispensable.
Je vous remercie par avance de vous abonner à Retour à Davos ou de "Faire un don" du montant de votre choix pour me soutenir.

lecture 24 lectures
thumb 0 commentaire
0 réaction
Partager la publication
copylink copylink

Commentaire (0)

Tu peux soutenir les auteurs indépendants qui te tiennent à coeur en leur faisant un don

Prolonger le voyage dans l'univers Culture
Une histoire de collection
Une histoire de collection

Ce mois ci le magazine « Panodyssey » se consacre à l'artiste et modèle Flam Atilio qui n'en finit plus de nous surpre...

Yanis Bargoin
1 min

donate Tu peux soutenir les auteurs qui te tiennent à coeur