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3.5 – L’Oubli de lire

3.5 – L’Oubli de lire

Publié le 26 juin 2022 Mis à jour le 26 juin 2022
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3.5 – L’Oubli de lire

Les trois expériences de lecture que nous venons d'évoquer dans les précédents textes pourraient se résumer à une seule et même phrase : « C'est tellement différent : dans l'entre-deux du texte et du contexte j'oublie toujours que je suis en train de lire. ».

Pour la plupart d'entre nous nous l’avons effectivement vécu au moins une fois dans notre vie.
Cela montre bien que, quand nous lisons, il se passe quelque chose d'étrange. Nous nous déconnectons de la réalité ordinaire et nous entrons en résonance avec un autre milieu, et, même si celui-ci est fondamentalement imaginaire, c'est-à-dire en apparence inexistant, il n'en a pas moins des effets bien concrets, observables et mesurables, dans notre vie et dans nos rapports avec autrui, comme Proust l'a si brillamment illustré.

Ces simples constatations suffisent à nous encourager pour aborder, pour les développer dans notre vie quotidienne, certaines facultés de lecture que nous utiliserions donc ainsi à notre insu.
Par exemple, ne pourrions-nous pas commencer par chercher à développer, au cours de nos lectures littéraires, notre aptitude spontanée à ressentir davantage des situations et à mieux visionner des environnements imaginaires éloignés de nos expériences perceptives habituelles ? A aiguiser notre sensibilité face à des situations irréelles, ou bien encore notre volonté à nous projeter mentalement dans des contextes qui seraient trop dangereux dans la vraie vie ?

De nombreux romans peuvent être de véritables laboratoires, des terrains d’entraînements, mais comment en prendre conscience sans, du coup, revenir à la réalité de sa position de simple lecteur ?

Tout dispositif de lecture, qu'il s'agisse d'une tablette d'argile ou d'une tablette électronique connectée, un jour peut-être de casques de réalités virtuelles ou d'autres prothèses, n'est qu'un outil plus ou moins sophistiqué.

L'invention des écritures – qui serait l'une des conséquences, ou pour certains l'une des causes, du passage de nos ancêtres du nomadisme à des sociétés agricoles sédentaires, à l'émergence de villages, de cités puis d'empires qui auraient été ingouvernables avec la seule puissance de nos capacités intellectuelles –, l'invention des écritures a certes peut-être été motivée par la nécessité de stocker d'importantes quantités de données chiffrées, comme ce sera aussi le cas pour les ordinateurs quelques millénaires plus tard, mais les écritures n’en ont pas moins généré d’autres effets dont le moindre n’est certainement pas celui du surgissement concomitant de la lecture.

Dès les débuts de cette invention à deux faces, soit -3300 ans environ de l'ère commune, nous avons en quelque sorte délégué une part de notre travail de mémorisation et de traitement de l'information aux "livres".
Mais, outre que cette origine rationalisante de l'écriture évacue les sources magiques de la lecture par les multiples pratiques divinatoires qui avaient alors cours – hiéroglyphe, par exemple, signifie originellement "écriture sacrée", la question qui se pose aujourd'hui est surtout celle de savoir ce que, depuis ces siècles éloignés, nous déléguons aux supports d'écriture-lecture ?
Quels rôles jouent-ils dans notre vie dont nous n'aurions peut-être même plus conscience ?
Et si ajouter l'écrit à la parole, qui avait été elle-même un jour encore plus lointain ajoutée au geste, avait été, dès le départ, un marché de dupes ?

Finalement, des tablettes d'argile aux tablettes de plastique, connectées et multimédia, nous avons assez peu progressé.

Surtout parce que nous avons orienté presque tous nos efforts sur le perfectionnement des supports et des dispositifs d'écriture-lecture. Certes, il est beaucoup plus facile de toujours projeter ainsi nos désirs d'évolution sur le monde matériel extérieur. Mais il est temps maintenant de produire un effort supplémentaire et de nous interroger sur comment, en tant que lecteurs, nous fonctionnons, comment nos capacités cérébrales et cognitives influent sur notre lecture du monde et la limitent.
Pour progresser, c'est sur nous-mêmes, et sur le développement de nos propres capacités de lecture, que nous devons travailler, et non pas sur des objets extérieurs.

Les trois expériences que avons précédemment évoquées révèlent bien notre propension naturelle à vouloir passer de l'autre côté du miroir.
Nous pouvons penser que de tout temps ce besoin de traverser le mur du réel a hanté l'esprit humain.
Nous pouvons supposer que les peintures pariétales dans les cavernes avaient la même finalité, celle de bâtir un pont entre le monde solide comme la pierre, et celui fluctuant des images mentales et des pensées.

S'intéresser au voyage intérieur du lecteur, c'est s'efforcer de prendre conscience de cela lorsque nous lisons, afin d'en tirer des avantages pour pouvoir aller plus loin dans nos lectures, et, nous le verrons, pour pouvoir un jour voyager dans les univers fictifs, pratiquement comme nous voyageons dans ce que nous percevons et appelons la réalité.
Il s'agit donc, pour commencer, de ne plus pratiquer une lecture automatique, comme nous le faisons spontanément, mais de vivre la lecture comme une expérience de pensée dont nous pourrions et dont nous devrions progressivement acquérir la maîtrise.

La lecture automatique, que nous pratiquons à notre insu couramment à l’âge adulte, pour passer le temps, pour simplement nous divertir, pour arrêter de penser, est une lecture anesthésiante. Elle nous coupe de notre réel sans véritablement nous ouvrir l'accès à un ailleurs.

Ce réflexe que nous avons d’accepter un mur de fait entre les fictions et notre vie quotidienne nous a été inculqué dès notre enfance sitôt notre apprentissage de la lecture acquis : à l'école d'abord, avec l'étude soporifique d’œuvres déracinées de leurs contextes d'origine, dévitalisées de leur charge émotionnelle, souvent tronquées, rarement saisies dans leur ensemble, c’est-à-dire attaquées dans leur intégrité et dans leur intégralité, soumises en plus parfois à une mémorisation par cœur, et non par le cœur, et à des questions souvent absconses.

Merci pour votre lecture. Vous pouvez utiliser le bouton "Commenter" pour me faire part de vos questions et remarques.
Je suis chercheur indépendant à Paris. Je travaille sur la lecture immersive de fictions, le sentiment de "traversée du miroir" par les lectrices et les lecteurs de romans. Pour que je puisse poursuivre mes travaux votre soutien m'est indispensable.
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