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Derrière l'illusion 3/5

Derrière l'illusion 3/5

Published Sep 24, 2020 Updated Sep 30, 2020
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Derrière l'illusion 3/5

Puis vint le jour

 

- Lady Éléonore, comment allez-vous canaliser toutes ces jeunes filles qui papillonnent autour de votre fils ?

Dans le jardin méticuleusement ombré par cette heure d’après-midi, un colin-maillard avait été improvisé par les jeunes gens invités à l'anniversaire de son fils qui célébrait ses dix-sept ans.

- Je laisse tout simplement l'éducation de la bonne société s'en charger Madame La Baronne ... Répondit-elle à la baronne de Jorgfield qui tiqua car l'une des jeunes filles ne brillant pas par la qualité de son éducation était en fait la sienne.

- Il est le portrait de son père ... reprit cependant la baronne, soupirant devant la beauté du jeune Aiden Aswell de Mornworth.

Éléonore ne répondit pas.
S'il était effectivement le portrait de son père, Aiden par contre ne lui ressemblait pas.
Dieu en soit loué !

L'expression la reporta quelques années en arrière : le jour de ses noces durant lesquelles le duc Jeffrey Aswell de Mornworth ne vit que sa jeune épousée, plus virginale de la parure des fleurs qui maculait sa robe par ailleurs d'une blancheur fidèle aux usages.

L'innocence ! 

Voilà ce qui avait tant plu en elle, à son mari ;
son erreur était de l'avoir compris tardivement.
Il l'avait adorée devant l'autel de leurs serments, vénérée sous les draps de leur lit, choyée entre les murs de leur demeure …

... Un temps

Quand avait-elle perdu son regard sur elle ?
Lors de ce petit déjeuner où pour une première fois, il lui avait préféré la lecture de son journal ?
À cette partie de chasse durant laquelle il n'avait pas cherché à la défier, espiègle, au galop ?
Avec cette moue à peine perçue en détaillant la toilette qu'il avait pourtant choisi pour elle ?

Au point de ne plus voir aucun de ses appâts.

Combien de nuits, puis de semaines, à attendre les deux petits coups qui peu auparavant frappaient la porte de communication de leurs chambres ?
Encore sous le délice de leurs étreintes, elle dépérissait maintenant, éloignée de ses caresses et de ses baisers.

N'en allait-il pas de même pour lui ?

Ce ne fut qu'en voyant les yeux de l'amant rêver sur d'autres femmes qu'elle s'interrogea sur son propre devenir : celui d'un fantôme de plus dont le portrait finirait avec les autres épouses dans la galerie prévue à cet effet …

Dessin crayons luminance de Chantal Perrin Verdier

Amies ou admiratrices interrompaient désormais systématiquement leurs moindres moments d'intimité, les séparant dans l'échange comme dans l'étreinte bien ; elle le savait cependant fidèle (Jeffrey n'aurait vu que vulgarité dans l'adultère).

Il n'était pourtant pas écrit que Mademoiselle de Saint-Barthes laisserait gagner la duchesse de Mornworth.
Elle se défendrait de la jalousie, de la rancœur et du sentiment d'abandon, ce qui lui fit prendre sa première décision, refaire décorer sa chambre dans des coloris châtoyants qui recouvrirent bientôt aussi des meubles dont l'utilité rivalisa avec le détail.
Ses tenues accentuèrent sa féminité sans jamais la déparer d'une grâce que même son époux aurait été bien en peine de lui contester.
Elle laissa renaître en elle le besoin de plaire, dansa, discourut, galopa avec d'autres gentlemen sans leur promettre plus que la morale n’autorisait.

Jusqu'au soir où le duc Aswell de Mornworth claqua derrière lui la porte principale de sa chambre comme voulant officialiser sa visite en dédaignant l'accès privé. 
Couverte de sa chevelure qu'elle brossait devant le miroir, le déshabillé à peine fermé, elle levait vers lui la profondeur de son regard …
Il la contempla de tout son soûl et la haït en cet instant pour cela.

Ensuite les sarcasmes la giflèrent, violentée par ses sourires de glace elle ne le vit pas la dévorer des yeux derrière l’accusation.
Mais, hélas, elle se sentit revivre, comme lui
Quand il s'avança vers elle , elle n'eut pas le temps de finir un frisson qu'il la serrait déjà contre lui et l'emportait dans son lit à LUI …

Il l'embrassa comme au premier jour, s'abandonnant avec elle à l'ivresse des souvenirs, sa rage devenant fièvre pour pénétrer sa chair autant de fois qu'il en avait été tourmenté de ne plus le faire.
Pour cela enfin, c'est lui-même qu'il détesta.

L'aube la retrouva nue et repue auprès de son mari dont le corps froid l'avait réveillée.
Il gisait la tête renversée dans le vide, les yeux sans âme, un poignard planté en son sein dont le sang avait séché en s'écoulant.
Les hurlements d'Éléonore avaient ranimé la maisonnée.

 

- M'entendez-vous ma chère ?

C'est le visage rondelet de la baronne qui se superposa soudain à la vision de cauchemar.

- Pardon ... Vous disiez ?
- Je disais que l'on annonce Sir Archibald Beck. Il a été anobli récemment. C'est un homme quelque peu rustre mais fort séduisant. A quelle occasion déjà avez-vous été amenée à le rencontrer ?

La perfide le savait fort bien cependant Lady Éléonore ne lui laissa pas le plaisir de lire en elle la moindre réaction.

- Sir Archibald est un ami. Il sera éternellement le bienvenu chez moi, réplique qui fit rougir la pécore ayant le bon goût de comprendre que la remarque ne l'incluait pas.

Alors que l'homme en question s'avançait chaleureusement vers elle, Éléonore le revit penché sur le cadavre de son mari dans un silence qui la rendait présumée coupable d'un meurtre, il y avait bien longtemps de cela ...

 

Photo de couverture : Le respect de l’étiquette à l’époque victorienne, article de Lise Antunes Simoes
Illustration dans le texte : Chantal Perrin Verdier

 

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