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Derrière l'illusion 2/5

Derrière l'illusion 2/5

Published Sep 19, 2020 Updated Sep 19, 2020
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Derrière l'illusion 2/5

 La Demande

 

Lors du bal de Wellington tant convoité par les mères désireuses de soumettre leurs filles à leur première saison, les robes tournoyaient autour des costumes dans un chatoiement de cristaux que les lustres disséminaient sur les soies et les satins.

Se pliant bien malgré elle à cette règle, Éléonore de Saint-Barthes drapée de mauve et or, arborait un décolleté sur lequel s'interrogeaient encore les douairières de cette soirée : son élégance masquait-elle véritablement la ronde naissance de ses seins ?

- Ô Éléonore, il est !

Julia de Hentley surgie de derrière son éventail, écrasa ses jupes contre les siennes.

- Il est fascinant ! souffla cette dernière en singeant une pâmoison.
- Irrésistible vous voulez dire, précisa Lady Olgarth déjà en campagne - surtout si l'on compte le nombre de ses épouses.

Dessin pastel de Chantal Perrin Verdier

- Ô non Janet vous n'allez pas l'accaparer cette fois encore ! protesta Julia
- Renoncez donc à tous vos "Ô" Julia ou vous vous retrouverez affublée de l'un d'eux. Mad'mazelle "Ô", ricana la chipie.

Éléonore silencieuse depuis le début, allait défendre son amie lorsque l'objet de l'algarade se dirigea sur elles trois.
Pour la circonstance Janet Olgarth bomba le corsage d'une inspiration sans oublier d'ourler des cils fiévreux cependant elle fut ignorée en faveur d'Éléonore aussi étonnée que ses compagnes qui lui avaient été jusqu'alors préférées.

- Mademoiselle de Saint-Barthes, me ferez-vous l'honneur de cette danse ?

La jeune fille regarda le duc Jeffrey Aswell de Mornworth sans qu'il puisse rien soupçonner de ses envies ni de sa réponse bien qu'elle ne saurait lui infliger l'affront d'un refus en public ; il n'aima pourtant pas le doute qui l'affecta pour la toute première fois de sa vie.
Lentement elle lui tendit sa main sur un sourire, main dont il s'empara délicatement pour la conduire sur la piste de danse.

Quand elle fut dans ses bras, il ne sentit pas l'émotion qui habituellement faisait frémir ses partenaires.

- Me tromperai-je ou ne m'appréciez-vous pas beaucoup Mademoiselle de Saint-Barthes ?
- Vous vous trompez Monsieur.

N'y avait-il pas quelque malice dans ses yeux ?

- Pas même l'intégralité de mon titre ni mon simple nom ? Décidément vous ne m'aimez guère.

Elle haussa jusqu'à lui son délicieux regard qui n'affecta qu'une innocente incompréhension.

- Vous êtes une jeune fille assez bien élevée pour le dissimuler mais je vous sens fâchée. Aurais-je manqué d'empressement à vous inviter lors de précédentes occasions ? Aurais-je tenu sans en avoir conscience des propos déplaisants à votre égard ?
- Soyez assuré Votre Grâce que ma dignité ne se mesure pas aux propos que me tiennent ou pas - ces messieurs.

L'ébahissement fut vite délogé par une franche hilarité qui attira sur eux l'attention des valseurs alentour.

- Vous êtes divine …

Éléonore identifia de la tendresse dans ses yeux, ce dont elle se méfia aussitôt : cet homme était un prédateur, elle en avait eu l'intuition depuis leur première rencontre.

- Loin de là Monsieur le Duc, j'apprécie toutefois le compliment… 
-… À défaut de l'homme ?

Le rire aérien de sa cavalière fut celui à son tour remarqué par leurs voisins de danse.
Rassuré par cette concession d'humeur, il ne cessa de la charmer le long de la réception, attentif à ne pas trop se montrer possessif tout en lui manifestant un intérêt particulier.

Il montra autant d'assiduité dans les semaines qui suivirent en multipliant les promenades fortuites afin de deviser légèrement puis ce furent quelques rencontres dans les librairies qu'elle fréquentait pour finir sur une série de pique-niques improvisés, l'ensemble sous la supervision d'un chaperon.
Qui aurait pu résister à ce galant plein de douceur prompt à l'entourer d'une discrète sensualité sans jamais outrepasser le respect ?

Il parvenait si bien à cacher sa puissance sous un air de soumission affolante que même Éléonore ne put trouver à redire, surtout durant ces instants où il la caressait d'un œil pour mieux l'éblouir de l'autre.
Il finissait sur ce sourire qui lui réchauffait inexorablement le cœur un peu plus à chaque nouvelle visite.

Ce fut donc consciente de ce qui se jouait qu'elle répondit à l'appel de son père ce matin-là, assis derrière son bureau chic au désordre savamment mis-en-scène dans la bibliothèque de leur manoir.

- Chère, chère enfant ! Venez près de moi.
Un soupir de son père et l'excitation prit le pas sur l’émotion.

- Lord Aswell de Mornworth me quitte à l'instant ... Vous semblez le côtoyer avec beaucoup de plaisir n'est-ce pas ?
- Sans déplaisir père.

Sans tenir compte de la nuance, il froissa les bourrelets de ses doigts en les serrant les uns contre les autres.
- Il a demandé votre main, Éléonore ...

Il sourit béatement.

- ... Et je la lui ai accordé ! - Le  triomphe succéda à la jovialité qui quotidiennement illuminait ses traits. Il s'agit d'un excellent parti. Ta mère et moi sommes si fiers de toi !

Il la prit dans ses bras en tapotant son dos avec maladresse, étreinte qui la bouleversa autant que lui.

- Quelle chance ma fille !

Cet engagement ?
Avoir attiré le plus séduisant des soupirants ?
Éléonore se contenta de maintenir les yeux baissés sur l'ourlet de sa robe, attitude interprétée par son père, sans doute l’un des meilleurs au sein de l’aristocratie anglaise, comme l'expression de la décence et non celle du malaise qui l'avait saisie depuis qu'elle avait compris les intentions du duc.

N'aimait-elle pas cependant la passion avec laquelle il l'approchait ? Ne soupirait-elle pas à l'idée d'être promise à l'énigme masculine de la société londonienne ?
D'ici à quelques mois elle deviendrait la quatrième Lady Aswell de Mornworth …

Et à bien y réfléchir c'était sans doute dans ce constat que résidait la raison de son trouble.

 

Photo de couverture : Le respect de l’étiquette à l’époque victorienne, article de Lise Antunes Simoes
Illustration dans le texte : Chantal Perrin Verdier

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